Le maréchal Model, le « pompier » de Hitler (Perrin, 2022)

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Présentation

Après une originale et bienvenue biographie de Gerd von RUNDSTEDT les Editions Perrin continuent de partir à la découverte des grandes figures des armées allemandes de la Seconde Guerre mondiale, en complément des rééditions régulières des mémoires de ceux qui en ont rédigés. Cette fois, Daniel FELDMANN (voir aussi La campagne du Rhin, les Alliés entrent en Allemagne, janvier-mai 1945 ou Montgomery) se charge de rédiger la première biographie en français et l’une des très rares sur Walter MODEL.

Le mal-aimé

Alors que celui-ci joue un rôle majeur à partir de 1942 en URSS puis à l’Ouest et sur le Rhin, peu d’auteurs se penchent spécifiquement sur sa personne. Parmi les précurseurs se trouvent Konrad LEPPA en 1962 et Steven NEWTON en 2006. Même ses pairs en parlent assez peu dans leurs mémoires d’après-guerre (Heinz GUDERIAN, Erich von MANSTEIN, etc.). L’artisan des redressements impossibles de 1944 et d’une défense rugueuse ne semble pas vraiment attirer de compassion et d’amitié à son encontre. L’auteur fournit d’ailleurs une analyse très intéressante de ses sources à la fin de l’ouvrage.

Son caractère et son attitude peuvent expliquer cette relative ostracisation. Pour illustrer ces mauvais côtés du personnage, Daniel FELDMANN choisit d’introduire son ouvrage par l’épisode où Walter MODEL apprend qu’il doit remplacer Erich von MANSTEIN à la tête de la Heeresgruppe Süd. Il tente alors un coup de force auprès de la Heeresgruppe Nord dont il avait jusqu’alors la charge pour transférer plusieurs divisions et un état-major de corps d’armée alors que lui-même estimait quelques jours plus tôt seulement qu’une telle décision entrainerait de graves conséquences. De quoi altérer immédiatement la seule image du virtuose de la défense que certains contempteurs des batailles auxquels il participe tentent de le cantonner.

Ses manières au fil des ans de plus en plus cassantes et ses manipulations parfois un peu trop grossières le rendent en effet assez antipathique. Au point de nuire à sa crédibilité et à son efficacité.

Une carrière en forme d’énigme

Entre le moment où il choisit le métier des armes, alors que sa conditions physique et ses origines familiale ne l’y prédestinent pas, et sa promotion à la tête de la 3. Panzer-Division, le parcours de Walter MODEL reste quelque peu une énigme. Contrairement à d’autres vétérans de la Première Guerre mondiale, il ne s’y illustre pas spécialement, en tout cas pas en première ligne. Son passage à l’état-major impérial reste discret et les raisons de sa nomination une interrogation.

Le retour dans l’Allemagne vaincue, ses participations aux Freikorps y compris ses allers et retours entre ces derniers et la Reichswehr illustrent l’ambiguïté politique de l’armée et d’une partie de la société allemande face au risque de perdre des territoires à l’Est et contre les élans révolutionnaires populaires. De quoi marquer profondément un génération qui portera ensuite Adolf HITLER au pouvoir et le suivra jusqu’au bout sans particulièrement s’émouvoir de la nature criminelle du régime. A ce titre, Walter MODEL ne se différencie pas beaucoup de nombre de ses congénères.

Sa progression durant l’Entre-deux-guerres peu paraître assez terne malgré une anormale fulgurance, loin quand même des stars montantes de la Wehrmacht qui profitent des moyens retrouvés pour se faire connaître et reconnaître. Détail original, il semble être impliqué dans les préparatifs de la crise tchécoslovaque quand il se rend en civil quelques jours dans le pays avant l’invasion allemande. Finalement, sur ses relations, le pourquoi de ses évolutions, beaucoup de supputations sur cette première partie de carrière quelque peu dans l’ombre mais où pointent déjà des traits de caractère et des limites intellectuelles qui ne feront que s’accentuer par la suite. Daniel FELDMANN prend cependant garde ne pas se lancer dans des affirmations sans fondement en reconnaissant les zones d’ombre qu’il ne peut percer avec certitude. Le lecteur reste avec ses questions, mais la démarche a le mérite de l’honnêteté.

Cela dit, comme cela est davantage documenté sur la toute dernière partie de sa carrière, Walter MODEL sait nouer des contacts avec les personnages qui comptent. Ainsi, parvient il à entrer en relation avec GOEBBELS, GÖRING, HIMMLER, SPEER. Bref, il sait très bien se faire connaître et se placer en fonction de ses intérêts.

Le révélateur de la Seconde Guerre mondiale

L’invasion de la Pologne et les opérations à l’Ouest en 1940 le laissent encore dans l’ombre loin des unités qui s’illustrent et des secteurs où la décision se fait. Pourtant, il récupère le commandement de la 3. Panzer-Division alors destinée à être envoyée en Afrique du Nord alors qu’il n’a jamais eu d’expérience dans la Panzerwaffe. Encore une énigme.

C’est avec cette unité qu’il se fait remarquer dès les débuts de l’opération Barbarossa avec la Panzergruppe 2 de Heinz GUDERIAN, mais au prix de pertes importantes tant en hommes qu’en matériels, sa division devenant l’une des deux les plus éprouvées des premières semaines de campagne. Sa chevauchée sur les arrières soviétiques fait de lui un acteur important du bouclage de la poche de Kiev d’ailleurs bien glorifié par Paul CARELL sur le sujet.

La crise de l’hiver 1941/1942 devant Moscou en fait un homme providentiel puisqu’en quelques semaine il récupère le commandement d’un corps d’armée puis d’une armée. Avec la 9. Armee, il devient un maître de la défensive agressive qui préserve durant plus d’un an le saillant de Rjev. Devant la tournure des évènements en URSS et de la Seconde Guerre mondiale, il ne peut qu’attirer l’attention d’Adolf HITLER qui, contrairement à ce que pourrait laisser penser une analyse superficielle, maîtrise encore parfaitement la gestion des affectations et des équilibres à trouver entre personnalités, contexte, missions.

Sa gestion de l’opération Zitadelle, tant dans la conception que l’exécution de la partie qui lui incombe, laisse cependant perplexe. Impulsif, improvisateur, ultra réactif, il contribue davantage à déstabiliser ses troupes qu’à les canaliser. Daniel FELDMANN fait alors une parfaite démonstration des ravages que peut faire ce type de management sur les équipes et sur leurs résultats. Un exemple qui peut servir tant dans les armées que dans les entreprises, voire même en politique. Mouliner plus vite que ses subordonnés ne sert à rien si le résultat aboutit à l’humiliation, le rabaissement, la démotivation et l’épuisement de ses équipes.

Pour pouvoir s’affirmer face à un tel profil, il faut être du même acabit et rude pour ne laisser paraître aucun signe de faiblesse dans lequel il puisse s’engouffrer. Ici encore, l’Histoire fournit un exemple pour les grandes préoccupations managériales des temps contemporains.

Crimes de guerre, pillages et malhonnêteté intellectuelle

Déjà en Pologne et en France, Walter MODEL se rend complice actif ou passif d’un certain nombre d’actions contraires aux « lois de la guerre ». Sans parler de mesquineries auprès de ses collègues.

L’évacuation du saillant de Rjev (opération Büffel) révèle l’étendue de la sauvagerie allemande vis-à-vis des populations civiles. Walter MODEL se trouve désormais dans le collimateur des Soviétiques pour les actes commis sous son commandement.

Dans l’appréciation de sa responsabilité quant aux crimes imputés à ses unités, un constat s’impose. Au-delà des ordres signés de sa part, il n’est pas le responsable allemand le plus véhément dans ses écrits et il n’utilise pas la logorrhée nazie habituelle sur le « judéo-bolchévisme », il convient de différencier ce qu’il ordonne directement de ce que son style de commandement implique de la part de ses subordonnés. Car tout responsable joue un rôle par ce qu’il dit mais aussi parce qu’il laisse faire et suggère. Là aussi un bel exemple à décrire dans les cours de management.

Comme beaucoup d’autres fidèles jusqu’au-boutistes du régime, il sombre néanmoins dans une sorte d’apathie à partir de l’automne 1944 et qui s’accentue au fil des mois quand les issues se referment les unes après les autres.

S’il parvient à rétablir des situations désespérées, il n’est assurément pas un joueur d’équipe et reste concentrer sur les seuls intérêts de son périmètre de responsabilité. La façon dont il utilise, use et abuse de la Panzergrenadier-Division Grossdeutschland à Rjev contre les ordres reçus, défend ses seules priorités par rapport aux échelons supérieurs, manipule chiffres et rapports pour appuyer ce qu’il veut démontrer que ce n’est pas un joueur d’équipe. Il devient même possible de se poser des questions sur la sincérité de certaines de ses affirmations. En vieux rusé, Gerd von RUNDSTEDT ne se laisse d’ailleurs pas berner et lui fait vertement savoir.

L’inéluctable déclin

Les derniers mois de guerre voit l’étoile de Walter MODEL pâlir malgré le fait d’avoir sauvé le front allemand à l’Ouest après la rupture de l’opération Cobra. Sa réaction face à l’opération Market Garden est l’archétype de son style de défense agressive qui repose sur la culture tactique allemande (cf. l’excellent The Last German Victory particulièrement illustratif sur le sujet).

Les derniers jours de sa vie le voient errant, seul avant de se suicider en solitaire dans la poche de la Ruhr. Ses seuls proches restent finalement sa famille qui n’est alors pas là.

Quel bilan en tirer ?

Peu en lumière lors des grandes victoires de la Wehrmacht au début de la Seconde Guerre mondiale, Walter MODEL garde la réputation d’être celui qui évite des catastrophes. Ses seuls succès sont défensifs et ne font que retarder l’échéance. S’il brille à la tête de sa 3. Panzer-Division au cours des premières semaines de l’opération Barbarossa, il la laisse exsangue. Par deux fois, il se retrouve en charge de deux offensives qui doivent s’avérer décisives : à Koursk et dans les Ardennes. Les deux sont des échecs. Son caractère et ses qualités opérationnelles excellent en défense, en faisant abstraction des conséquences pour ses hommes, ses équipes et les civils. Mais les mêmes limitent sa capacité à créer l’adhésion autour de lui, à travailler en équipe en privilégiant l’objectif collectif à ses intérêts propres, bref à créer les conditions d’une grande victoire.

L’auteur pondère également certains de ses succès défensifs qui peuvent aboutir à la même perte de terrain qu’estimé au départ mais avec beaucoup plus de pertes et sans réel gain stratégique gagné.

Dans son livre, Daniel FELDMANN ne se contente pas de passer en revue le rôle opérationnel du personnage qu’il étudie. Sans verser dans la psychologie de bas étage, il propose néanmoins un profilage pertinent de l’homme à partir des éléments disponibles et des « trous » qui parlent également d’eux-mêmes.

Comme pour Von Rundstedt, le maréchal oublié, les Editions Perrin proposent à nouveau un excellent livre qui complète utilement la galerie des portraits des grands chefs militaires allemands de la Seconde Guerre mondiale en s’éloignant de la facilité de traiter des habituels « best sellers » que sont ROMMEL, GUDERIAN et von MANSTEIN. Même si ces derniers méritent de voir leurs historiographies encore complétées pour tenir compte des progrès finalement assez récents de l’historiographie qui parvient enfin à sortir des légendes construites pendant et immédiatement après le conflit.

Thèmes abordés

Sommaire détaillé

  • Introduction
  • Jeunes années et Première guerre mondiale
  • Entre deux guerres
  • Un second rôle : Pologne et France
  • L’ascension, chevauchée de la 3e division panzer, 41e corps devant Moscou
  • Le hachoir de Rjev
  • Koursk et la retraite
  • Le pompier, le brigand
  • Une victoire et deux défaites
  • Conclusion
  • sources
  • Notes Bibliographie
  • Index
  • Remerciements

Caractéristiques

  • ISBN : 9782262079222
  • Nombre de pages : 414
  • Langue : Français
  • Couverture : souple
  • Reliure : collée
  • Dimensions : 14 x 21 cm
  • Prix conseillé France à la date de parution : 24 € TTC

Historique de la page

  • 10/11/2022 : création

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