Si l’été 1944 sur le Front de l’Est reste avant tout associé à l’opération Bagration et à la destruction de la Heeresgruppe Mitte, les combats qui suivent l’arrivée de l’Armée rouge sur la Vistule n’en sont pas moins importants pour la suite. Pour ses débuts, la série Battles in the East de Decision Games propose ainsi de revivre deux opérations majeures particulièrement fluides avec la bataille pour Varsovie et l’offensive Lvov-Sandomir, offrant aux deux adversaires un vrai plaisir de jouer malgré le déséquilibre stratégique évident en cette période du conflit.
Présentation
Publié par Decision Games, Battles in the East inaugure une série consacrée aux grandes opérations du Front de l’Est en 1944. Reprenant les principes de Panzergruppe Guderian de James DUNNIGAN, le système privilégie la mobilité, la gestion des réserves et les contre-attaques blindées dans un format relativement accessible.
Elle contient deux jeux distincts qui s’intéressent à l’été 1944 sur le Front de l’Est de la fin juillet à la fin août 1944.
La bataille pour la Vistule et le coup d’arrêt allemand devant Varsovie
Le contexte historique
Le premier simule les combats aux abords de Varsovie et couvre la période du 27 juillet au 20 août 1944 en dix tours de jeu. Portés par le succès de l’opération Bagration qui leur permet de libérer le reste de la Biélorussie et de reprendre la partie du territoire polonais annexée en 1939 en vertu du pacte germano-soviétique, les Soviétiques arrivent en vue de la Vistule et de Varsovie dont la population se rebelle. D’un côté, l’Armée rouge se trouve au bout de ses possibilités offensives après plusieurs semaines d’offensive et des centaines de kilomètres parcourus. De l’autre, les Allemands, sous l’impulsion de Walter MODEL parviennent à rassembler quelques renforts pour tenter de stopper la progression de leur adversaire malgré la destruction d’une bonne partie de la Heeresgruppe Mitte.
En siphonnant les groupes d’armées Nord-Ukraine et Nord, Model parvient à récupérer 22 divisions dont 6 Panzer qui arriveront tout au long du mois de juillet. Il parvient ainsi à freiner les Soviétiques sur leurs directions principales. Mais il ne peut les empêcher de progresser globalement de 250 km vers l’ouest jusqu’à Kaunas, en Lituanie, et Bialystok, 200 km à l’est de Varsovie. […]
Menée par le 1ᵉʳ Front de Biélorussie et le 1ᵉʳ Front d’Ukraine, [la bataille pour la Vistule] ne fait pas à proprement parler partie de l’opération Bagration, mais constitue plutôt un prolongement commun des trois opérations Bagration, Kovel-Lublin et Lvov-Sandomir.
Jean LOPEZ, Nicolas AUBIN, Benoist BIHAN, Les opérations de la Seconde Guerre mondiale en 100 cartes [Perrin, 2024], page 271.
D’un point de vue historiographique, cette bataille pour la Vistule qui doit ouvrir la route de Varsovie est importante. En effet, le fait que l’Armée rouge stoppe volontairement son effort en vue de la capitale polonaise alors en pleine rébellion afin de laisser aux Allemands le soin de mater cette dernière fait partie des légendes.
Le 1ᵉʳ août 1944, alors que les armées soviétiques se trouvent à une poignée de kilomètres à l’est de Varsovie, l’Armia Krajowa, l’Armée Polonaise de l’Intérieur, déclenche l’insurrection de la capitale. On a beaucoup écrit sur la façon dont Staline aurait alors stoppé son offensive pour laisser les Allemands écraser cette rébellion et ainsi éliminer un futur potentiel adversaire politique pour lui. La vérité est cependant beaucoup plus complexe, ca même si cette thèse comporte du vrai, elle n’en est pas moins incomplète et simplificatrice […].
Charles TRANG, Août 1944 : la 2e Armée Blindée soviétique échoue devant Varsovie [39/45 Magazine n°362 (Heimdal, 2020)], page 34.
Évidemment, si les intentions soviétiques du début à la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe sont très loin d’être généreuses et désintéressées, il n’empêche que les Allemands donnent un véritable coup d’arrêt à l’offensive en direction de Varsovie, qui stabilise le front dans ce secteur pour près de six mois, jusqu’à l’opération Vistule-Oder en janvier 1945.
La contre-attaque menée du 1er au 4 août 1944 par le maréchal Walter Model est donc couronnée de succès, même si celui-ci n’est pas total […]. Cette rare victoire allemande sur le front de l’Est en cet été 1944 a été obtenue grâce au GFM Walter Model qui a conduit sa contre-offensive de façon brillante. Son appréciation de la situation et des intentions soviétiques relève du génie alors que les historiens l’ont toujours considéré comme un officier besogneux, uniquement tourné vers la défensive, et présenté comme un nazi fanatique […]. Dans le cas présent, alors que la situation paraissait désespérée, il a réussi à infliger une défaite sévère aux Soviétiques qui ne pourront pas reprendre l’offensive devant Varsovie avant trois semaines, répit qui sera mis à profit par la 9. Armee pour établir de solides positions défensives devant la capitale polonaise.
Charles TRANG, Août 1944 : la 2e Armée Blindée soviétique échoue devant Varsovie [39/45 Magazine n°362 (Heimdal, 2020)], pages 50 et 51.
Le jeu
Le jeu proposé par Decision Games simule donc un affrontement particulièrement excitant où les deux protagonistes doivent autant attaquer, contre-attaquer que se défendre. Les belligérants reçoivent d’ailleurs durant les deux tiers de la partie des renforts à chaque tour. Durant les premiers tours, les Allemands doivent éviter que les Soviétiques s’emparent de Praga, sur la rive orientale de la Vistule en face de Varsovie avant de pouvoir contre-attaquer.
Les commandants mis en avant et permettant de donner un bonus aux unités qu’ils commandent sont Otto GILLE, Walter MODEL et Constantin ROKOSSOVSKI. Les forces allemandes comprennent quelques unités encore puissantes dont celles du IV. SS-Panzer-Korps, la Fallschirm-Panzer-Division Hermann Göring aux côtés des quelques unités parfois bien diminuées. Plusieurs unités indépendantes complètent l’ordre de bataille, dont deux schwere-Panzer-Abteilungen, quelques bataillons de chasseurs de chars ou de canons d’assaut. De nouveaux types d’unités font également leur apparition avec les Panzer-Brigaden 102 et 104 ainsi que les 541. et 542. Volksgrenadier-Divisionen. La garnison de Varsovie est aussi représentée. Trois divisions hongroises sont présentes, de même qu’une brigade de cavalerie.
Les forces soviétiques comprennent pour moitié des divisions de fusiliers et pour moitié des unités blindées, motorisées ou de cavalerie. Les Polonais qui combattent aux côtés des Soviétiques au sein de la 1re Armée sont aussi de la partie.
La carte représente principalement la région se situant à l’est de la Vistule devant Varsovie. Le franchissement du fleuve est possible pour les Soviétiques sur trois hexagones spécifiques.
Les conditions de victoire reposent sur le contrôle par les Soviétiques de certaines villes, d’hexagones à l’ouest de la Vistule ou au nord-ouest du Narew s’il n’y a aucune unité allemande à moins de deux hexagones. La destruction de chaque division hongroise rapporte par ailleurs un point. Sachant que cinq villes donnent des points et qu’un total de 4 ou 5 points accorde une égalité, le joueur soviétique doit donc faire bien plus que contrôler la rive orientale de la Vistule et du Narew. À l’inverse, pour espérer une victoire stratégique ou opérationnelle, le joueur allemand doit de ce fait reprendre une bonne partie des rives droites des deux cours d’eau.

L’opération Lvov-Sandomir
Le contexte historique
Le second se déroule exactement dans la même période. Il simule la marche à la Vistule de l’opération Lvov-Sandomir (Sandomierz) par le Premier Front d’Ukraine. Lancée le 12 juillet 1944, elle attaque les positions de la Heeresgruppe Nord-Ukraine qui a dû céder plusieurs de ses unités au profit de la Heeresgruppe Mitte après s’être vu retirer le II. SS-Panzer-Korps, dont quelques éléments sont néamoins proposés en option, parti rejoindre la Normandie après le débarquement allié.
Après plusieurs jours de combats intenses, l’Armée rouge parvient à percer le front de la 4. Panzer-Armee qui se disloque. Dès lors, la progression s’emballe en direction de la Vistule. La 13e Armée soviétique atteint la Vistule le 30 juillet 1944 à Baranow et y établit immédiatement une tête de pont. Devant le danger, les Allemands rameutent des renforts et tentent d’anéantir cette avancée qui fragilise les projets d’une ligne d’arrêt sur le fleuve.
Finalement, ces tentatives s’avèrent infructueuses et la tête de pont soviétique reste bien en place. C’est notamment à partir d’elle que partira l’opération Vistule-Oder à partir du 12 janvier 1945…
L’opération Lvov-Sandomir est un succès complet : l’Armée rouge dispose d’une vaste tête de pont, d’où elle s’élancera vers la Silésie allemande en janvier 1945. Le prix payé est élevé : 65.000 pertes définitives, 289 et 1.269 blindés détruits, récupérables cependant aux deux tiers ; celles des Allemands sont plus graves car difficilement remplçables (90.000 hommes, 300 avions, 350 chars). La ruée de Koniev vers la Vistule a contraint l’OKH à prélever 8 divisions sur le groupe Sud-Ukraine, ce qui fait l’affaire de la prochaine grande opération, Iassy-Kichinev.
Pour la première fois, les ailes rouges ont pesé massivement sur la bataille terrestre, en écrasant les contre-attaques blindées et en couvrant la 3ᵉ Armée blindée de la Garde dans sa difficile pénétration. Elle a même réussi à imposer une domination aérienne totale, réduisant à presque rien trois des meilleurs groupes de chasse allemands.
Jean LOPEZ, Nicolas AUBIN, Benoist BIHAN, Les opérations de la Seconde Guerre mondiale en 100 cartes [Perrin, 2024], page 275.
Le jeu
L’ordre de bataille des deux belligérants comprend également un bon mix d’unités d’infanterie et blindées ou de cavalerie. Comme pour Bagration Stopped, les deux joueurs doivent autant attaquer, contre-attaquer que se défendre tout au long de la partie. Ils bénéficient de renforts à chaque tour durant la première moitié de la partie.
Seul le joueur soviétique gagne des points de victoire en contrôlant cinq villes spécifiques. Quatre d’entre elles se situent sur la rive orientale de la Vistule, dont Kielce et Ostrowiec vraiment sur le bord est de la carte, et une sur la rive gauche du fleuve, Tarnow. Pour obtenir une victoire stratégique, le Soviétique doit toutes les contrôler. De son côté, l’Allemand doit faire de même ou en contrôler quatre pour décrocher au moins une victoire opérationnelle. Le contrôle des cinq cités par l’Armée rouge provoque automatiquement une victoire par mort subite.

Conclusion
Ce premier volume annonce une série prometteuse par son système de jeu fluide, réaliste sans être ultra-complexe, par les thèmes choisis, le principe de deux jeux ainsi qu’un matériel de qualité.
Vu le nombre assez réduit de tours, dix à chaque fois, le terrain à conserver ou à s’emparer, chaque joueur est confronté à un sacré challenge. Ce qui rappelle l’esprit du vénérable Panzergruppe Guderian où il faut avancer vite, en évitant de donner à l’adversaire la possibilité de contre-attaquer et de casser l’initiative.
Malgré le déséquilibre stratégique de la situation des forces allemandes à l’Est en ce moment de la Seconde Guerre mondiale en Europe, les concepteurs ont su repérer deux moments où les jeux sont relativement ouverts et dont les résultats conditionnent des développements ultérieurs particulièrement importants pour la fin du conflit.
C’est précisément ce qui justifie leur intérêt ludique et historiographique. C’est aussi ce qui différencie cette boîte d’un énième scénario consacré à une offensive soviétique de l’été 1944 et permet de mettre en avant des unités et des personnalités pas forcément les plus en vue de l’historiographie.




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