Les années 1990 marquent une inflexion notable dans l’historiographie de la défaite française de 1940. Sous l’impulsion de plusieurs chercheurs, l’analyse des causes s’éloigne progressivement des clichés trop faciles. En témoigne cet Historia spécial nᵒ 5, publié à l’occasion du cinquantième anniversaire des événements, qui réunit plusieurs auteurs alors particulièrement connus et actifs.
Sommaire d’Historia spécial n° 5
- Klaus-Jürgen MÜLLER, La machine de guerre allemande à la veille du 10 mai 1940
- Jean DELMAS, Les trois premières semaines de guerre (10 mai – 3 juin)
- Jeanne MORCELLET, Guerre et mer, interview de Philippe MASSON
- Michèle BATTESTI, Le miracle de Dunkerque (26 mai – 4 juin)
- Yves BUFFETAUT, Un mini-Dunkerque à Saint-Valéry (histoire de la 7e Panzer du 5 au 12 juin)
- Patrick FACON, Chasseurs et bombardiers dans la bataille
- François KERSAUDY, L’éphémère victoire de Narvik
- Elisabeth du REAU, La IIIe République en danger
- Thierry VIVIER, Recherche armée française… désespérément !
- Jean DELMAS, L’effondrement
- Michèle BATTESTI, An 40, la grande peur
- Pierre VINCENNES, La Ligne Maginot, un rempart supposé infranchissable
- Suzanne LE VIGUELLOUX, Un regard de haine, un certain jour radieux de juin 1940
- Jacques LA PREVÔTIERE, Le mois de mai des maréchaux
- Faits d’armes dans la France en guerre
- Michel CONSTANT, Ils n’auront pas le Jean Bart
- Jean DELMAS, La victoire des Alpins
- Les 38 jours du Général
- Jean-Baptiste DUROSELLE, Neuf jours pour deux armistices
- Pertes humaines au 30 juin 1940
- Gérard CHAUVY, Les prisonniers de l’an 40
- Le camp des Milles
- Hélène LECOUVEY-GUERIN, Les musées de la Deuxième Guerre mondiale
- Mémorial Caen Normandie
- Chroniques
- Les Français racontent leur guerre
Fiche technique
- Éditeur : Tallandier
- Rédacteur en chef : Jacques JOURQUIN
- Langue : Français
- Nombre de pages : 128
- Année de parution : 1990
Présentation et recension
Ce numéro propose un sommaire assez complet qui aborde les sujets militaires, politiques et sociaux, sans oublier la mémoire du conflit à travers quelques musées. Autour de quelques articles qui forment la structure du propos, quelques capsules permettent de mettre tel ou tel détail en appui du propos plus général.
Les opérations militaires
Une campagne militaire en trois actes
Trois articles rédigés par le général Jean DELMAS structurent la campagne de mai-juin 1940 en autant de séquences :
- Les trois premières semaines de guerre, correspondant au déclenchement de l’opération Fall Gelb et à la fin de l’opération Dynamo lorsque Dunkerque tombe
- L’effondrement, incluant le déclenchement de l’opération Fall Rot sur la Somme et l’Aisne, qui voit les forces allemandes se répandre sur l’ensemble du territoire français
- La bataille des Alpes face aux Italiens, mais également face aux Allemands arrivant par le nord
Auteur du livre-album Mai-juin 40, les combattants de l’honneur publié en 1980 pour le quarantième anniversaire des combats, comme Roger BRUGES avec Juin 1940, le mois maudit, Jean DELMAS dirige le Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT) de 1980 à 1986. Il participe au renouvellement historiographique de la période et démontre que les soldats français se battent et ne déméritent pas.
Faits d’armes et combats oubliés
Une double page présente les faits d’armes dans la France en guerre de mai et juin 1940, avec une carte de localisation à l’échelle de l’hexagone.
Plusieurs points méritent d’être soulignés :
- La distinction entre la bataille de Gembloux et celle d’Hannut menée par le corps de cavalerie
- L’importance de la bataille de Monthermé où les Français bloquent plusieurs jours la 6. Panzer-Division au cœur de la percée allemande sur la Meuse de Dinant à Sedan
- Les combats de Boos et de Château-Thierry en juin 1940
- Les combats des Alpes : Pont-Saint-Bernard, Chambéry, Grenoble, Mont-Cenis, Genèvre, Ubaye, Nice
Le passage obligé de Montcornet apparaît, valorisé par un extrait des mémoires de GUDERIAN, comme celui de Saumur.
Les dimensions aériennes et maritimes
Les dimensions aériennes et navales ne sont pas occultées grâce aux contributions de Patrick FACON et Philippe MASSON. Leur présence renforce l’équilibre du numéro et évite une lecture exclusivement terrestre de la campagne de France.
Une juste évocation des phases opérationnelles des combats
L’article débute par les combats en Hollande et en Belgique avec l’importance de la chute de Maastricht et du canal Albert qui permet aux Allemands d’entamer dès le 10 mai la position de couverture belge, ruinant en 24 heures toutes les hypothèses sur lesquelles était basé le plan allié.
Jean DELMAS insiste à juste titre sur la rupture du front sur la Meuse, de Dinant à Sedan, et pas uniquement à ce dernier endroit comme on réduit trop souvent cette percée qui déchire de fait le front français sur une centaine de kilomètres, Erwin ROMMEL ouvrant d’ailleurs le bal une demi-journée avant Heinz GUDERIAN sur Sedan.
L’auteur rappelle aussi le projet de contre-attaque qu’un concours de circonstances ne permettra jamais de mettre réellement en œuvre à temps (remplacement de Maurice GAMELIN par Maxime WEYGAND, qualifié « d’allègre vieillard » pour l’occasion, accident de la route mortel de Gaston BILLOTTE).
Le bilan qu’il dresse de l’ensemble de la campagne de mai et juin 1940 est limpide. « En quarante-cinq jours, Wehrmacht et Luftwaffe ont mis hors de combat 8 divisions hollandaises, 22 belges et 94 françaises sans compter les 9 britanniques dont le matériel est resté sur le continent si la majorité de leur effectif a pu être réembarquée. »
Il rappelle cependant que si l’armée française disparait, « on en oublie qu’elle s’est battue : près de 90 000 morts en quarante jours de combat, c’est l’équivalent des plus fortes pertes mensuelles pendant la guerre 1914-1918 ».
Des conséquences politiques majeures
L’ampleur de la défaite militaire entraîne des répercussions politiques profondes.
Elisabeth du REAU brosse de son côté le tableau d’une fragilité gouvernementale déjà perceptible avant l’offensive allemande. Elle conclut que la guerre révèle les faiblesses du système militaire mais également la vulnérabilité du régime politique et la fragilité du corps social.
Jean-Baptiste DUROSELLE analyse les discussions autour des deux armistices, celui avec l’Allemagne et celui avec l’Italie, ce dernier étant souvent négligé dans l’historiographie. Il refuse ainsi d’effacer le second au profit exclusif de Rethondes. De plus, il examine les conséquences des traités et compare l’armistice de 1940 à l’accord franco-américain de novembre 1942 entre DARLAN et CLARK. Plus exigeant en apparence, ce dernier est respecté, ce qui nourrit une réflexion intéressante.
Les dimensions sociales de la défaite
La défaite de 1940 produit des effets sociologiques immenses.
Gérard CHAUVY se penche sur le sort des prisonniers français à partir de témoignages. Le numéro propose par ailleurs le récit d’une lycéenne et un article sur la grande peur de l’exode, décrite comme l’expression du désarroi face à la carence des élites politiques et sociales et comme le fondement moral de l’armistice.















Conclusion
L’intérêt de cet Historia spécial n° 5 est multiple.
Il propose une synthèse équilibrée de la défaite française de 1940 dans ses dimensions militaires, politiques et sociales. Un équilibre que certaines publications spécialisées négligent parfois au profit des seuls aspects opérationnels.
Malgré la brièveté de chaque article, le sommaire couvre un spectre large : ligne Maginot, état de l’armée allemande, bataille des Alpes, Dunkerque, armistices franco-allemand et franco-italien. Sans oublier le témoignage d’un vétéran de la 19ᵉ division d’infanterie face à la 44. Infanterie-Division lors des combats sur la Somme pour percer la Ligne Weygand.
Il propose une vision mesurée, dénuée de passion polémique. Il témoigne surtout de la vigueur historiographique déjà perceptible en 1990, avec l’émergence d’un regard renouvelé et pluridisciplinaire sur France 1940.
Les travaux de ses auteurs, en particulier Jean DELMAS, Patrick FACON et Gérard CHAUVY, constituent une introduction solide et complète aux événements de mai et juin 1940 grâce à leur triple dimension militaire, politico-diplomatique et sociale. Cette lecture peut être prolongée par leurs ouvrages majeurs des années 1980 et 1990, puis complétée par des travaux parus dans les décennies suivantes, notamment à l’occasion du 80ᵉ anniversaire, en particulier ceux de Jean-Yves MARY, sans oublier l’incontournable revue GBM. On peut également se plonger dans l’ouvrage de Rémi DALISSON, Les soldats de 1940, une génération sacrifiée paru en 2020, dont la couverture est un clin d’œil à la 7ᵉ Compagnie, image certes rigolote, mais tristement caricaturale de l’armée française et de la combativité de ses hommes dans des circonstances pour le moins particulièrement défavorables.
Sur la forme, le numéro rappelle que la qualité ne dépend pas uniquement des outils techniques. Maîtrise du sujet et clarté pédagogique priment sur la sophistication graphique.
Enfin, ce numéro marque le début d’un certain déclin de la presse généraliste d’histoire. Concernant la Seconde Guerre mondiale, celle-ci s’efface progressivement derrière une dynamique éditoriale plus spécialisée, proposant un regard plus pointu et détaillé, accompagné d’une maquette plus magazine, d’un papier lisse, d’un grand format et d’une iconographie comptant parfois autant que le fond.

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