Après un éditorial qui pose la question de la recherche de la vérité historique et du recours à l’intelligence artificielle par le biais de son brouillon manuscrit en photo, ce 39/45 Magazine n°396 accueille Frédéric DEPRUN qui explore le destin des éléments de la 11. Panzer-Division envoyés en urgence face au délitement du front normand. Le numéro propose ensuite plusieurs portraits, revient sur le rôle de la Hongrie avant et durant la Seconde Guerre mondiale. Il profite aussi de la sortie du film consacré à Jean LUCHAIRE pour détailler le parcours du patron de presse proche d’Otto ABETZ.
Sommaire de 39/45 Magazine n°396
- Frédéric DEPRUN, 11. Panzer-Division, l’énigme de la Kampfgruppe Berger (I), 7-17 août 1944
- François de LANNOY, Lesley McNair, la tête pensante de l’armée de terre américaine
- Charles TRANG, Franz BÄKE, quand un dentiste devient un as des blindés
- Hubert GROULT, Audie Murphy venge ses camarades à Cleurie, quand le célèbre GI défie toutes les attentes en devenant sniper
- Cyril LE TALLEC, Le royaume de Hongrie, 1940-1945
- Georges BERNAGE, Les forces blindées hongroises
- Bernard LAMORLETTE, Jean Luchaire, la plume de la collaboration
- Les actualités en bref
- Nous avons lu pour vous (Eisenhower, le chef de guerre devenu président des États-Unis)
Fiche technique
- Année de parution : 2026
- Éditeur : Heimdal
- Rédacteur en chef : Georges BERNAGE
- Langue : Français
- Nombre de pages : 96
Présentation et recension
La rédaction par l’IA, le nouveau danger qui guette le secteur de l’édition
Dans son éditorial, Georges BERNAGE publie fièrement le manuscrit de son texte pour rappeler qu’il ne recourt pas à l’intelligence artificielle. S’il n’est évidemment pas nécessaire d’écrire à la main pour se passer de l’IA, il a raison de souligner, en creux, l’importance de conserver une rédaction personnelle. L’IA peut faciliter les recherches, proposer des pistes, aider à la relecture ou à la reformulation… Mais, certainement pas se substituer à la réflexion et à la production de l’auteur pour un lectorat un tant soit peu exigeant et attentif.
À la reprise des légendes erronées dénoncée par Georges BERNAGE, qui fait écho à l’éditorial de Jason MARK dans Kampzone Issue 15, s’ajoute désormais un autre danger, celui de voir prospérer des articles, des blogs, des publications sur les réseaux sociaux et même des livres numériques produits en grande partie par des modèles de langage, qui recyclent sans esprit critique les erreurs déjà présentes dans leurs sources.
Les auteurs qui auraient la faiblesse d’y recourir sans discernement contribueraient inévitablement à affaiblir un peu plus un secteur déjà fragilisé. Quelques formulations de ce numéro donnent d’ailleurs une impression de standardisation inhabituelle avec la surutilisation des phrases séparées par « : » et des qualificatifs inutilement emphatiques davantage inspirés de la littérature marketing anglo-saxonne. Sans que cela remette en cause la qualité générale de l’ensemble, cette vigilance mérite désormais d’être partagée et particulièrement contrôlée par les éditeurs, comme il leur appartient de s’assurer que les auteurs ne leur proposent pas un texte recyclé ou pompé.
La Kampfgruppe isolée de la 11. Panzer-Division
Avec la méthodologie désormais bien connue qu’il développe dans Normandie 1944 Magazine, Frédéric DEPRUN s’intéresse à l’envoi en urgence d’une partie des blindés de la 11. Panzer-Division vers la Normandie en août 1944.
Après le départ de la 9. Panzer-Division, c’est la dernière grande unité blindée allemande qui stationne encore au sud de la Loire. Son rôle lors de la retraite à travers la vallée du Rhône est bien documenté, notamment dans les ouvrages de Stéphane LAVIT et Jérôme CROYET publiés en 2022 chez Histoire & Collections, ainsi que dans celui de Thierry CHAZALON édité à compte d’auteur en 2008, sans compter certains plus anciens.
Le 6 août 1944, l’OB West décide pourtant de prélever une Abteilung du régiment blindé. Cinq jours sont nécessaires pour remonter la France par voie ferrée. Entre-temps, la situation en Normandie s’est évidemment encore dégradée. Les unités américaines progressent en Bretagne, atteignent la Loire et débordent progressivement les arrières du dispositif allemand, tandis que Britanniques et Canadiens accentuent leur pression au sud de Caen.
Comme beaucoup d’autres renforts envoyés en urgence à cette période, les éléments de la 11. Panzer-Division sont destinés à renforcer des divisions exsangues ou sont engagés au compte-gouttes afin de colmater les brèches. Ils combattent ainsi dans les secteurs de Chartres, Dreux et L’Aigle face à la 7th US Armored Division, la 5th US Infantry Division et la 79th US Infantry Division parmi une myriade d’unités de circonstance plus ou moins agrégées autour d’états-majors ayant perdu la plupart de leurs troupes.
Au passage, l’article permet également à Frédéric DEPRUN de dévoiler son prochain chantier éditorial d’ampleur, un historique de la 11. Panzer-Division dans la dernière partie de la guerre, sur le modèle de son remarquable travail en quatre volumes consacré à la 2. Panzer-Division de la Normandie jusqu’à la capitulation allemande.
Notre sélection d’ouvrages pour compléter votre bibliothèque



Une galerie de portraits
Les noms ici ne sont probablement pas totalement inconnus des passionnés, mais ils méritent qu’on s’y attarde. Ce numéro propose ainsi trois articles bien solides sur trois acteurs très différents de la Seconde Guerre mondiale.
Le premier est l’Américain Lesley McNAIR, tragiquement tué lors du bombardement préliminaire de l’opération Cobra, qui joue un rôle clé dans la structuration de l’US Army. Le second est l’Allemand Franz BÄKE, dentiste de métier qui se retrouve à la tête de l’un des détachements blindés les plus puissants mis en place par l’amalgame de plusieurs unités début 1944. Norbert SZAMVEBER vient d’ailleurs d’y consacrer un bel album chez PeKo Publishing.
Le troisième concerne un sniper américain, engagé notamment dans les Vosges avec la 3rd US Infantry Division. Cela rappelle que les tireurs d’élite, et les duels entre ceux de chaque camp, ne sont pas l’apanage du front de l’Est ou des combats modernes.
Ces articles permettent de mettre en avant que les conflits ne sont pas qu’une affaire d’opérations, d’engins, de capacités industrielles, etc. Quelques personnalités occupant des fonctions décisives peuvent profondément influencer, en bien ou en mal, les orientations politiques, la structuration d’une armée, le développement d’un projet ou le dénouement d’un combat.
La Hongrie dans la Seconde Guerre mondiale
Alliée fidèle du Troisième Reich, la Hongrie demeure encore assez peu étudiée dans la littérature francophone consacrée à la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, elle joue un rôle au moins aussi important pour le Troisième Reich que l’Italie par son apport industriel et militaire de 1941 à 1945.
Cyril LE TALLEC nous entraîne ainsi dans les arcanes de l’entre-deux-guerres où rivalités politiques, idéologiques et régionales se prolongent durant le conflit devant les besoins de mobilisation et l’appétit grandissant de la SS. Bref, l’Histoire n’est jamais binaire !
Georges BERNAGE revient ensuite brièvement sur les blindés hongrois. À noter que les Éditions Heimdal ont traduit et publié en 2021 le livre d’Eduardo Manuel Gil MARTINEZ, « un travail unique » sur les forces blindées hongroises, comme le souligne Peter MUJZER dans la préface de l’ouvrage.
Jean LUCHAIRE, l’histoire derrière le film
La sortie du film consacré à Jean LUCHAIRE a suscité de vives réactions dans les milieux historico-politiques. Comme souvent sur les sujets tournant autour de cette période, elles illustrent combien les représentations de la collaboration et du régime de Vichy demeurent largement influencées par des lectures idéologiques héritées de l’après-guerre. Le contexte politique français, à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, n’est évidemment pas étranger à ces controverses, comme en témoignent les sempiternels débats sur l’origine politique des principales figures de Vichy.
Bernard LAMORLETTE prend justement le recul nécessaire en retraçant le parcours de cet homme de presse, d’abord pacifiste puis partisan et acteur engagé de la collaboration franco-allemande.
Les défaitistes de 1940, les collaborateurs, les résistants ou les attentistes ne forment jamais des blocs homogènes. Leurs trajectoires sont généralement plus complexes que les récits simplificateurs et orientés construits après les événements. Il en est de même aujourd’hui sur des sujets comme la guerre en Ukraine. Les soutiens et les relais d’influence de la Russie rassemblent des personnalités que tout oppose par ailleurs, uniquement liées pour la circonstance par des intérêts ou enjeux bien plus personnels.
Le principal mérite du film est peut-être précisément de rappeler une partie de cette complexité et de craqueler l’image bâtie après-guerre d’un certain déterminisme dans la collaboration. Revisiter la Seconde Guerre mondiale en dehors des récits figés ne revient pas à réhabiliter qui que ce soit. Jean LUCHAIRE et sa fille n’en sortent pas vraiment grandis. C’est au contraire chercher à mieux comprendre des mécanismes politiques et sociologiques qui demeurent pleinement actuels, y compris dans notre lecture des conflits contemporains.
Pour finir, citons Peggy SASTRE dans son éditorial paru dans Le Point n°2814 du 2 juillet 2026 : « les crises ne font pas que fabriquer des brutes, elles révèlent aussi la plasticité morale des très bien éduqués ».
Conclusion
Un numéro particulièrement riche et varié qui ouvre de nombreuses pistes de réflexion bien au-delà des seuls sujets abordés. Très clairement, sortir des habituels récits uniquement opérationnels et techniques qu’on retrouve maintenant dans une multitude de sources numériques est la condition pour maintenir la flamme. Et les sujets sont loin d’être épuisés !
L’iconographie demeure de bon niveau et les articles s’appuient sur des notes et des références qui témoignent d’un véritable travail documentaire. À l’heure où les contenus produits automatiquement se multiplient, cette exigence constitue plus que jamais un marqueur de qualité.
La rubrique des actualités continue de s’étoffer avec différentes nouvelles intéressantes, notamment au travers de la découverte d’un film amateur en couleurs tourné à Granville ou des fouilles archéologiques menées en Poméranie.
Il est également évident que l’intelligence artificielle est déjà un outil de travail, comme les bases de données numériques l’ont été avant elle. Encore faut-il qu’elle reste au service de l’historien, sans jamais se substituer à son esprit critique, à sa capacité de croiser les sources et à produire une réflexion véritablement originale, le tout avec un texte qui demeure qualitatif. La qualité d’un texte ne se mesure ni à sa fluidité apparente ni à son accumulation de « punchlines », mais à la solidité de son raisonnement, à la qualité de ses sources et à l’originalité de son approche.




Laisser un commentaire