Pendant plusieurs décennies, les magazines d’histoire militaire constituent l’une des principales portes d’entrée vers la découverte de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, leur présence dans les maisons de la presse et les kiosques se réduit progressivement. À partir d’une expérience personnelle, cette première chronique propose une réflexion sur les évolutions de l’édition spécialisée, les transformations des modes de diffusion et les défis auxquels sont confrontés auteurs, éditeurs et lecteurs.
Un rituel de passionné
Pour beaucoup de passionnés d’histoire militaire, le passage chez le marchand de journaux ou dans une librairie spécialisée est un rituel quasi obligatoire depuis plusieurs décennies.
Après avoir dévoré quelques épopées romanesques empruntées à la bibliothèque scolaire, narrant les exploits d’aviateurs britanniques durant la guerre du Désert, je tombe, un certain mois de juillet 1985, sur le n°7 de 39/45 Magazine dans la maison de la presse du lieu de villégiature où nous étions alors avec mes parents.
Assurément, cette rencontre a marqué le début d’une très longue passion, à peine éclipsée durant les premières années de la vie d’adulte, lorsque les centres d’intérêt se déplacent naturellement vers d’autres sujets. J’ai eu tôt fait de réclamer un abonnement au magazine ! Mes parents, tout heureux de me voir lire, étaient alors enthousiastes…
Pourtant, même durant la période en études supérieures et durant les premières années de vie professionnelle, les revues et les premiers ouvrages acquis ne m’ont jamais vraiment quitté, me suivant fidèlement au fil des déménagements. Le passage chez un marchand de journaux ou une librairie spécialisée, notamment du côté de Saint-Lazare à proximité de mon lycée ou de l’avenue de la République à Paris, ont fait longtemps partie des détours obligatoires du samedi ou des passages obligés lors de mes venues à la capitale une fois installé en province pour le travail.
Si certains titres naissent puis disparaissent après une existence plus ou moins fugace, le rayon consacré à l’histoire militaire ne désemplissait jamais, même avec l’apparition de l’internet et un monde de plus en plus numérisé.
Un changement désormais bien visible dans les rayons
Depuis la crise sanitaire, quelque chose a pourtant changé. Et pourtant ce n’est pas le Covid qui en est la cause, tout au plus un révélateur ou un accélérateur.
D’abord presque imperceptible, le phénomène devient désormais évident avec la disparition à l’automne 2025 des Éditions Caraktère et de toute sa cohorte de magazines, mais aussi avec le ralentissement du rythme de publication de titres historiques comme 39/45 Magazine, passé progressivement de mensuel à bimestriel, puis aujourd’hui à trimestriel.
Ainsi, peut-être pour la première fois de ma vie, je suis ressorti, en mai 2026, d’un marchand de journaux sans avoir acheté le moindre magazine d’histoire militaire et pour le moins dépité.
Soit je possédais déjà les quelques rares titres qui se battaient en duel dans le rayon, soit les publications plus généralistes, comme Histoire du Second Conflit Mondial, Les Grandes Histoires des Matériels de Combat ou Le Monde en Guerre, ne suscitaient tout simplement pas mon intérêt, pour ne pas dire ma crispation.
Confortablement installé dans le train et dépité de n’avoir que des lectures plus sérieuses ou mon ordinateur de travail qui me rappelait à mes échéances, j’ai essayé d’analyser cette évolution.
Trois niveaux de lecture distincts
En réalité, le passionné que j’étais, et que je suis toujours, disposait de trois grandes familles de publications pour assouvir sa curiosité :
- Les livres, sous des formats variés, plus ou moins spécialisés
- Les magazines spécialisés, exigeants mais s’adressant malgré tout à un public relativement large
- Les publications ultra-spécialisées : revues universitaires, travaux de recherche ou monographies consacrées à des sujets extrêmement ciblés (je reviendrai ultérieurement sur le bonheur qu’a représenté la possibilité de commander directement des ouvrages étrangers, puis de les recevoir quelques jours plus tard chez soi)
Les livres, y compris sous forme numérique, après quelques hésitations, me semblent avoir réussi leur transformation, même si les tirages diminuent.
Les publications de niche, qui reposent sur un lectorat réduit, mais particulièrement fidèle, parviennent également à continuer de tirer leur épingle du jeu.
En revanche, le segment intermédiaire, celui des magazines spécialisés qui restent accessibles au plus grand nombre, apparaît aujourd’hui comme le plus fragilisé. C’est lui qui se contracte véritablement, sous le double effet de la disparition de nombreux titres et du ralentissement volontaire des rythmes de parution des survivants.
Un rayon devenu marginal
Aller aujourd’hui chez un marchand de journaux (en gare, en supermarché, dans un kiosque ou une maison de la presse), c’est mesurer combien l’espace physique consacré à l’histoire militaire est devenu marginal.
Le constat est d’ailleurs identique pour les revues consacrées à l’aviation ou à la marine militaires.
Les librairies spécialisées ont, pour la plupart, disparu. Quant aux marchands de journaux, ils ne jouent plus vraiment leur ancien rôle de lieu de convergence où les passionnés se croisaient et, surtout, découvraient les nouvelles publications.
Si les communautés existent toujours, elles se retrouvent désormais à distance, sur Internet, dans des forums ou des groupes spécialisés. Et les livres et les magazines ne sont plus au centre de leurs échanges.
Le rôle oublié de la découverte
À la réflexion, le problème semble dépasser la seule diminution du nombre de magazines.
En fait, les revues spécialisées et les points de vente où elles étaient diffusées remplissaient la fonction essentielle de découvrir et de créer l’envie par le contact physique.
On pouvait feuilleter un numéro, être attiré par une couverture, repartir avec un sujet auquel on ne s’était jamais intéressé auparavant.
Internet fonctionne différemment. Il faut déjà savoir ce que l’on cherche.
Très rares sont ceux qui remontent les sources d’un article Wikipédia pour tirer le fil d’un sujet. Les réseaux sociaux ne jouent pas réellement ce rôle non plus. Tout au plus servent-ils à annoncer une nouvelle publication auprès d’un public déjà convaincu et abonné, qui voit passer le message comme une simple alerte. Je ne suis d’ailleurs pas certain que cela déclenche un acte d’achat comparable à celui provoqué par la découverte d’un magazine ou d’un livre que l’on peut prendre en main et feuilleter avant de se diriger en caisse.
Le problème se pose avec d’autant plus d’acuité que les algorithmes entretiennent davantage les passions existantes qu’ils n’en créent de nouvelles. De plus, les procédures de paiement en ligne, pour des raisons de sécurité, sont parfois devenues de vrais parcours du combattant qui tuent l’envie d’acheter aussi rapidement qu’elle est venue.
Les éditeurs ont-ils aussi une part de responsabilité ?
Le but n’est évidemment pas de remettre en cause les évolutions technologiques ou sociétales qui expliquent ces transformations. Les éditeurs en sont eux-mêmes largement victimes.
Mais ils portent peut-être aussi une part de responsabilité. À force de privilégier des sujets devenus de véritables marronniers, pour ne pas dire des vaches à lait, beaucoup ont entretenu un lectorat existant sans toujours chercher à construire celui de demain ou à répondre aux attentes et aux modes de consommation.
Pendant longtemps, un lecteur pouvait commencer à s’intéresser à un sujet (la Normandie, le Tiger, la bataille de France, etc.) avant d’en découvrir d’autres au fur et à mesure. Les magazines jouaient alors un véritable rôle de transmission et d’élargissement des centres d’intérêt.
Avec des sujets revenant systématiquement, voire en ressuscitant des textes sans jamais vraiment le dire au risque de prendre leurs lecteurs pour des esprits à la mémoire immédiate, les éditeurs se focalisaient probablement davantage sur le court terme, en partie en raison d’une concurrence féroce et d’un marché qui n’était pas non exponentiel. L’histoire de la presse magazine depuis les années 1980 est ainsi truffée de combats fratricides et de luttes d’ego (tant chez les éditeurs que chez les auteurs) qui faisaient dire les uns aux autres que leur projet était par définition le meilleur. Il faut parfois relire des éditoriaux et des blogs d’auteurs pour le réaliser.
Il est donc aisé d’invoquer la baisse des ventes, l’augmentation des coûts du papier, les difficultés de distribution ou la disparition des marchands de journaux pour expliquer ses difficultés ou ses échecs. J’ai toujours été surpris d’entendre certains éditeurs ou auteurs reprocher au public de ne plus acheter leurs publications. Une entreprise, quelle que soit sa taille, ne choisit pas son marché. Elle s’y adapte. L’histoire militaire n’échappe pas à cette règle.
Pourtant, tous méritent du respect, malgré leur caractère occasionnellement ombrageux. Les quelques remarques acerbes entendues ici ou là traduisent davantage une frustration de passionné, une détresse face à un succès qui ne vient pas ou pas assez vite ou à un modèle de business finalement inadapté ou qui n’a pas su évoluer.
À l’heure de l’hyper-connectivité, de la toute-puissance des algorithmes et de l’intelligence artificielle, le véritable défi n’est pas tellement celui du format. Mais de faire revivre un parcours de découverte que jouaient les magazines et l’écosystème de la presse, recréer des passerelles capables de susciter la curiosité, de donner envie d’aller plus loin et de transformer un lecteur occasionnel en passionné d’un puis plusieurs sujets.
Conclusion
Au fond, ce qui disparaît progressivement n’est peut-être pas seulement une catégorie de magazines ou quelques mètres linéaires dans les maisons de la presse. C’est un écosystème qui permettait de passer d’un sujet à un autre, d’un auteur à un autre, d’un support à un autre, d’un sujet à un autre. Un écosystème qui transformait progressivement un lecteur curieux en passionné. Les outils ont changé, les usages aussi. Cependant, cette nécessité de faire découvrir plutôt que simplement répondre à une recherche demeure intacte. C’est probablement là que réside désormais le principal défi.



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