39/45 Magazine hors-série Historica n°107 (Heimdal, 2025)

Parmi les batailles d’encerclement menées en URSS début 1944, celle de Tcherkassy/Korsun est l’une des plus connues des amateurs. Les Soviétiques en font une grande victoire, les Allemands également portés par le récit homérique de l’évasion de la poche. Plusieurs décennies après les faits, Georges BERNAGE et Pierre TIQUET s’attaquent à ces mythes dans une étude en deux parties, dont ce 39/45 Magazine hors-série Historica n°107 forme le premier volet…

Sommaire de 39/45 Magazine hors-série Historica n°107

  • Avant-propos
  • La bataille du Dniepr
  • Menace sur le saillant
  • Formation du Kessel

Fiche technique

  • Type : Magazine
  • Éditeur : Heimdal
  • Rédacteur en chef : Georges BERNAGE
  • Langue : Français
  • Nombre de pages : 112
  • Année de parution : 2025

Présentation et recension

Georges BERNAGE et Pierre TIQUET sont les auteurs de ce numéro. Les habitués les connaissent bien tous les deux. Le premier pour être le fondateur des Éditions Heimdal. Il se trouve à l’origine de plusieurs dizaines de livres et de plusieurs centaines d’articles. Le second, Pierre TIQUET, a déjà publié plusieurs numéros thématiques et livres dont les récits et les clichés vétérans forment l’ossature. On lui doit ainsi une série sur les bataillons de canons d’assaut de la Waffen-SS ainsi que des historiques coécrits avec Charles TRANG. Il a également publié en 2016 un ouvrage consacré à la percée des Wallons de la poche de Tcherkassy (voir aussi 39/45 Magazine hors-série Batailles & Témoignages n°8).

Le titre s’inspire de l’excellent ouvrage de Douglas NASH, Hell’s Gate, paru en 2006.

Une bataille symbolique et pourtant peu connue dans son intégralité

La bataille de Tcherkassy est symbolique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il s’agit de la première bataille d’encerclement de l’année 1944. Suivront Tarnopol, la Crimée, Brody et de nombreuses autres dans les foulées des grandes opérations de l’Armée rouge pour libérer le territoire de l’URSS. Ensuite, elle se déroule dans des conditions dantesques en plein hiver. Enfin, pour la première fois, une unité d’élite du régime et symbole de sa « croisade européenne contre le bolchevisme » se retrouve prise au piège, à savoir la 5. SS-Panzer-Division Wiking qui comprend les Wallons de Léon DEGRELLE.

Cependant, les combats ne peuvent pas se résumer à la poche de Tcherkassy elle-même. Elle résulte d’une vaste offensive soviétique, la première d’une longue série, qui vise à exploiter le franchissement du Dniepr obtenu au second semestre 1943 pour pousser en direction de la Roumanie. Il s’agit donc de l’un des premiers tournants de cette dernière année pleine du conflit alors que se déroule plus au nord le dégagement définitif de Leningrad.

Influences éditoriales

Dans son avant-propos, Georges BERNAGE détaille un peu le concept de l’étude réalisée avec Pierre TIQUET autour de la bataille de Tcherkassy. Elle s’inspire du livre de Jean LOPEZ qui replaçait déjà dès 2011 au cœur du gigantesque affrontement pour le Dniepr qui débute dès septembre 1943 avec la poussée soviétique sur Smolensk et la sortie du Donbass en Ukraine. C’est la raison pour laquelle les toutes premières pages du numéro remontent à l’échec de l’opération du Zitadelle. Celui-ci permet à l’Armée rouge de lancer successivement plusieurs offensives de part et d’autre du point d’effort allemand.

Outre l’ouvrage de Jean LOPEZ, celui de Niklas ZETTERLING et d’Anders FRANKSON, The Korsun Pocket, sert également de source. Concernant la 5. SS-Panzer-Division Wiking et les Wallons de Léon DEGRELLE, les auteurs peuvent s’appuyer sur les études de Pierre TIQUET, mais également les ouvrages de Charles TRANG et d’André LIENARD parus chez Heimdal.

Le texte suit assez logiquement un fil conducteur chronologique. Cependant, l’éditeur insère plusieurs encarts thématiques sur fond légèrement coloré au gré des pages :

  • Ivan KONIEV et le 2e Front d’Ukraine
  • Les partisans ukrainiens contre l’Armée rouge
  • Avec la I. Abteilung du SS-Panzer-Regiment 5, dans les combats de Swidowok, 17 au novembre 1943
  • Nikolai VATOUTINE à la tête du 1er Front d’Ukraine
  • Nikolaus von VORMANN et le XXXXVII. Panzer-Korps
  • Les Panzer-Divisionen rattachées au XXXXVII. Panzer-Korps
  • Le 8 janvier 1944, avec la 2.SS/Panzer-Regiment 5
  • Deux fronts soviétiques referment le piège – état des forces le 24 janvier 1944
  • Le SS-Freiwilligen-Battailon Narwa
  • Otto WÖHLER et la 8. Armee
  • Ordre de bataille du III. Panzer-Korps le 28 janvier 1944
  • Schweres Panzer-Regiment Bäke
  • Korsun, capitale du Kessel

La bataille du Dniepr

En Ukraine, la course au Dniepr s’accélère en septembre 1943. L’Armée rouge vient de libérer le Donbass et le terrain entre cette région et le fleuve représente peu de possibilités défensives. Cette configuration explique d’ailleurs les enjeux autour de la région du Donetz qui échappe au contrôle de l’armée russe après plus de trois ans de guerre en Ukraine.

Dans le droit fil de précédents numéros de 39/45 Magazine autour de l’Ukraine, Georges BERNAGE et Pierre TIQUET ne manquent pas de rappeler le drame subi par les Ukrainiens. Durant la famine imposée par les Soviétiques en 1932/1933 (Holodomor), se trouve l’origine d’un profond ressentiment qui s’ajoute à celui des Galiciens annexés à la suite de l’invasion de la Pologne grâce au pacte germano-soviétique. Là aussi, les auteurs s’appuient sur les différents articles parus dans 39/45 Magazine au sujet de la 14. SS-Freiwilligen-Division Galizien, mais également de la relative pertinence du gouverneur allemand Otto von WÄCHTER.

Le récit se concentre évidemment sur la bataille du Dniepr moyen et inférieur et n’aborde pas les opérations du côté de Smolensk.

Les ambitions contrariées de la STAVKA

Dès le début de l’invasion allemande de l’URSS, l’état-major soviétique enchaine les projets d’opérations. Si les premières permettent surtout d’user les Allemands et leurs alliés, celles de l’hiver 1941/1942 commencent à changer la donne en bloquant puis en repoussant les envahisseurs. Rostov-sur-le-Don marque le premier point d’inflexion, suivi de Moscou.

Les laudateurs de l’Armée rouge, imprégnés d’une propagande tenace, insistent souvent sur sa maîtrise des enchainements de séquences opérationnelles qui plongent leurs racines dans l’héritage laissé par Alexandre SVETCHINE. Pourtant, ce qui marque dans l’étude des opérations de la Seconde Guerre mondiale et de leur historiographie par le régime soviétique, c’est la minimisation des opérations ratées ou décevantes, ainsi que l’ampleur des pertes concédées. De même, les Allemands ont tendance à surestimer leurs capacités tactiques et à sous-évaluer celles de leur adversaire, à se défausser sur la conduite de la guerre par Adolf HITLER pour expliquer leurs échecs.

La bataille de Tcherkassy et son héritage historiographique n’évitent pas ces pièges. 39/45 Magazine n°393 pondère ainsi l’ampleur du succès soviétique. Ici, les auteurs rappellent les plans initiaux de la STAVKA qui visent à encercler la 8. Armee pour la détruire. En préambule, le 2e Front d’Ukraine sous les ordres d’Ivan KONIEV s’empare de Kirovograd qui oblige les Allemands à mobiliser leurs réserves pour limiter les dégâts, et plus particulièrement la Panzergrenadier-Division Grossdeutschland et la 3. SS-Panzer-Division. Si le front est rétabli, l’avancée ainsi effectuée accentue le saillant formé par le XXXXII. Armee-Korps. Il ne reste plus qu’aux deux fronts ukrainiens à le sectionner à la base et à réussir une opération qui n’avait pas réussi autour de Rjev en 1942. Dans le cas présent, les assauts de part et d’autre du saillant réussissent et les pinces se rejoignent à l’image du succès de l’opération Uranus qui encercla quatorze mois auparavant la 6. Armee à Stalingrad.

Reste désormais à sauver le chaudron pour les uns, à l’anéantir pour les autres. Ce sera l’objet du numéro suivant !


Conclusion

La réalisation de ce numéro parait particulièrement soignée, tout en respectant les codes propres aux Éditions Heimdal depuis sa création : texte en colonnes, dates, grandes unités et personnages surlignés en gras, iconographie abondante. À ces points de repère habituels s’ajoutent un effort cartographique, visible déjà depuis quelque temps, ainsi que l’ajout de quelques profils couleurs de Nicholas GOHIN, reproductions d’objets et documents d’époque.

À la façon des fascicules Osprey, le texte et ses encarts présentent les principaux décisionnaires de ces événements. Si la finalité reste la même, les modalités sont différentes sur la forme. Cela est d’autant plus important de comprendre le parcours des acteurs que certains d’entre eux prendront des responsabilités encore plus importantes par la suite.

Dresser la liste des unités, sous forme d’organigramme ou de façon rédigée, ne suffit toutefois pas à traduire concrètement les rapports de force. L’addition des effectifs humains et en chars en donne un aperçu, mais il faudrait également se pencher sur les autres soutiens (artillerie, aviation) ainsi que la logistique associée. Cette dimension reste la part oubliée de ce type de récit opérationnel. Or, le sort des batailles dans la durée dépend des stocks et cela demeure un véritable tour de force de réunir les moyens suffisants pour ses propres moyens. Une réussite peu étudiée à mettre au crédit de l’Armée rouge qui peut ainsi enchainer ses gigaopérations à un rythme effréné. Finalement, peu importe qu’elles n’atteignent pas toutes leurs ambitieux objectifs, tant qu’elles mettent à mal l’adversaire et l’empêchent de se rétablir durablement.

Cela n’empêche pas ce numéro de remplir ses objectifs et de proposer un contenu fort agréable à lire. Et à consulter ultérieurement quand il s’agira de chercher une information sur les combats pour le Dniepr en Ukraine ou tout simplement la bataille de Tcherkassy. Surtout que les combats de 1943 et de 1944 tant en Biélorussie qu’en Ukraine restent trop peu connus alors qu’ils sont particulièrement intéressants à étudier avec un équilibre qui se tient encore entre les deux adversaires.



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