Kampfzone Issue 15 confirme la singularité d’une publication qui fait du retour aux sources sa ligne directrice. En s’attaquant à des sujets aussi connus que Stonne ou Stalingrad, tout en explorant des aspects bien plus confidentiels, ce numéro propose des articles fondés sur l’analyse des archives, des preuves visuelles, la confrontation des témoignages et une remise en cause assumée des récits établis. Un bel exemple ici avec Stonne et l’odyssée du capitaine Pierre BILLOTTE.
Sommaire de Kampfzone Issue 15
- Jason MARK, Stonne Stalemate: The Verdun of 1940, 15-24 May 1940
- Craig BUCKLEY, Bridghead over the Berezina: I./Schützen-Regiment 12, 30 June 1941
- Jason MARK, Twenty Days to the Golden Clasp: Feldwebel Ernst Pohl, 7./Gren.Rgt.366
- Klaus WERNER, The Last Months of the War: Panzer-Regiment 2, 1944-1945
- Soldier’s Lens, A Cog in the Machine: Panzerjäger-Abteilung 100, 1942-1945
- Combat Report, Escape into the Stalingrad Pocket: Kampfgruppe Simons (Inf.Rgt.190)
Fiche technique
- Éditeur : Leaping Horseman Books
- Rédacteur en chef : Jason MARK
- Langue : Anglais
- Nombre de pages : 128
- Année de parution : 2026
Présentation et recension
Un éditorial qui met les pieds dans le plat
Dans son éditorial, Jason MARK n’y va pas par quatre chemins quand il critique ouvertement l’habitude de certains auteurs de reprendre en boucle des récits sans prendre la peine de vérifier l’authenticité en croisant les sources. Une partie de la production historiographique sur la Seconde Guerre mondiale tourne effectivement parfois en rond.
Cette critique ne vise pas seulement une dérive éditoriale, mais une méthode. Elle oppose deux approches : celle des auteurs qui compilent, parfois avec talent, et celle de ceux qui retournent aux archives, confrontent les témoignages et acceptent la complexité. Une ligne déjà perceptible dans certaines publications, notamment dans la démarche revendiquée par Didier LAUGIER dans Division Zeitung, mais également GBM, Les Ailes, voire Normandie 1944 Magazine autour des dossiers proposés par Frédéric DEPRUN.
L’abondance iconographique et les facilités de production ont longtemps compensé la faiblesse du renouvellement analytique. Cette mécanique atteint aujourd’hui clairement ses limites, comme le montre le désintérêt des passionnés pour les magazines qui ressassent toujours les mêmes choses et le succès des productions plus éclectiques, en revanche au contenu bien plus original.
La bataille Stonne revisitée et un mythe ébranlé…
C’est ainsi que l’article consacré à Stonne constitue le cœur du numéro. En raison de sa pagination (un tiers du numéro) et de sa démonstration. Sujet pourtant rebattu de la campagne de mai 1940, il est ici repris avec un œil neuf et avisé.
Les combats du 15 au 24 mai 1940 opposent initialement la 10. Panzer-Division, l’Infanterie-Regiment Grossdeutschland et le Sturm-Pionier-Bataillon 43 à des éléments de la 3ᵉ Division Cuirassée (DCR) et de la 3ᵉ Division d’Infanterie Motorisée (DIM).
Jason MARK exploite les archives primaires allemandes, les clichés d’époque et confronte les témoignages des deux camps.
Le résultat apporte une bouffée d’air frais dans une historiographie reprise à l’infini au point d’en oublier l’origine de certains dires. L’épisode emblématique du char B1 bis commandé par Pierre BILLOTTE, crédité de treize chars détruits, vacille. Non pas parce qu’il est impossible, mais parce qu’il ne repose que sur un témoignage isolé, jamais corroboré par les archives allemandes. Celles-ci ne signalent aucune perte ce jour-là au sein du Panzer-Regiment 8.
L’analyse iconographique renforce encore le doute : les épaves visibles correspondent à des pertes antérieures. La chronologie elle-même pose problème. Les Panzer détruits qui figurent sur les très nombreuses photos prises sur place représentent uniquement des engins détruits au plus tard le 15 mai 1940. Or, les chars du 41ᵉ BCC ne sont engagés qu’à partir du lendemain…
Ce travail illustre parfaitement le propos de l’éditorial : une histoire maintes fois répétée n’est pas une histoire vérifiée et n’est pas forcément vraie. Plusieurs auteurs français ont cependant déjà pris garde à souligner la fragilité du témoignage de Pierre BILLOTTE. Ainsi, dans le premier volume de son Mémorial de la bataille de France paru en 2016, Jean-Yves MARY précise bien qu’il n’est ni coorobré par les archives allemandes, ni par les photos prises immédiatement après les combats. Une précision, certes indiquée uniquement sous la forme d’une note, que de nombreux auteurs ne prennent pas la peine d’apporter. En tous cas, aucun n’est allé aussi loin dans la déconstruction argumentée de ce mythe.
La 16. Panzer-Division face à la déferlante de l’opération Vistule-Oder
Le témoignage consacré au Panzer-Regiment 2 de la 16. Panzer-Division permet de comprendre le quotidien d’une unité en reconstruction à la fin de 1944. Entre entraînement, formation et moments de détente à l’automne , la division tente de retrouver une certaine cohérence avant d’être brutalement replongée dans le combat lors de l’offensive Vistule-Oder qui débute le 12 janvier 1945.
Indirectement, le texte met en lumière les clés de la cohésion à travers la camaraderie et le respect des chefs. Malgré les pertes, le manque de moyens, l’effondrement du front et une situation globale particulièrement catastrophique, la division conserve une capacité à fonctionner comme unité organisée, jusqu’à forcer le passage vers les lignes américaines dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Une lecture intéressante pour comprendre pourquoi les Allemands peuvent conserver aussi tard une certaine capacité de combat.
Face à l’opération Uranus, du mauvais côté !
Le rapport de combat sélectionné pour ce numéro concerne une partie de la 62. Infanterie-Division qui se trouve séparée du gros de l’unité lors de l’opération Uranus.
Bien que cette division ne fasse pas partie des grandes unités encerclées puis détruites dans la poche de Stalingrad, l’état-major de son Infanterie-Regiment 190 se retrouve isolé avec quelques éléments régimentaires. Son chef, l’Oberstleutnant Arnold SIMONS, reçoit alors la responsabilité d’une Kampfgruppe constituée d’éléments épars et temporairement rattaché à la 14. Panzer-Division.
Une fois la situation stabilisée et le périmètre défensif de la 6. Armee organisé sur ses arrières, les restes de cette formation ad hoc sont finalement versés à la 44. Infanterie-Division, avec laquelle ils disparaissent dans Stalingrad.
Le récit permet de suivre le déroulement des opérations au jour le jour, parfois heure par heure, du 11 au 30 novembre 1942. Il met en évidence la nature des forces engagées : les flancs et l’arrière de la poche sont d’abord tenus par des reliquats d’unités de combat, mais également par de nombreux éléments de soutien, habituellement en arrière du front, qui se retrouvent contraints de combattre en première ligne comme de simples fantassins. Sans avoir besoin de commentaires, le rapport de combat, pourtant brut, et les légendes des photos permettent aux lecteurs de comprendre parfaitement la situation.
Conclusion
Kampfzone Issue 15 s’inscrit pleinement dans une ligne éditoriale pointue et exigeante. Le niveau d’analyse est résolument tactique, sans être désincarné. L’approche choisie montre que les unités ne sont pas seulement des structures impersonnelles : elles sont incarnées par des hommes identifiés, replacés dans leurs décisions et leurs destinées. La richesse iconographique permet d’ailleurs de mettre des visages sur ces parcours, sans se limiter aux seuls officiers supérieurs.
Les articles consacrés aux combats sur la Bérézina le 30 juin 1941 et à l’itinéraire d’un vétéran de la 227. Infanterie-Division, qui obtient l’insigne en or de combat rapproché lors des affrontements liés à l’opération Iskra autour de Schlüsselburg, comptent également parmi les points forts du numéro. Autant de contributions qui s’éloignent des combats traditionnellement abordés dans la presse magazine pour proposer des études précises et renouvelées.
L’éditorial et son coup de gueule prennent dès lors tout leur sens. Ils justifient pleinement le travail de recherche qui constitue l’ADN de Kampfzone : retour aux archives, confrontation des sources, remise en cause des récits établis, y compris lorsque ceux-ci reposent sur des témoignages admis sans distance critique depuis des décennies.
Outre le contenu, soulignons de nouveau la rigueur de la présentation de ce périodique que permet une belle mise en valeur des archives primaires ainsi que des clichés d’époque.





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