Stonne 1940

Vingt-cinq kilomètres environ au sud de Sedan, Stonne, petit village ardennais sur les hauteurs, est le théâtre de combats particulièrement violents pendant plusieurs jours. Dans une historiographie en quête de victoires françaises au cœur d’une campagne dramatique, la bataille est érigée en mythe, au risque de s’éloigner des sources et du déroulement global des opérations. Revenir à la réalité n’enlève rien au courage des soldats ni à l’intensité des combats.

Contexte

Au quatrième jour de l’offensive allemande à l’Ouest déclenchée le 10 mai 1940, la situation stratégique bascule déjà. Le verrou de Maastricht a cédé, les forces allemandes s’imposent aux Pays-Bas et rendent en partie caduque la manœuvre Dyle-Breda sur laquelle repose le dispositif allié.

Dans le même temps, l’effort principal allemand se confirme dans les Ardennes. Le 13 mai 1940, les unités blindées atteignent la Meuse entre Dinant et Sedan. Devant cette dernière, le XIX. Armee-Korps (mot.) commandé par Heinz GUDERIAN engage ses trois divisions blindées – 1. Panzer-Division, 2. Panzer-Division et 10. Panzer-Division – et parvient à franchir le fleuve en plusieurs points durant la journée.

Le lendemain, la progression s’accélère. La 2. Panzer-Division franchit le canal des Ardennes et exploite vers l’ouest. Les contre-attaques françaises, engagées avec des moyens locaux – 71ᵉ Division d’Infanterie, 4ᵉ BCC et 7ᵉ BCC – échouent. Les tentatives de destruction des ponts allemands par l’aviation française et britannique sont un fiasco.

Face à la gravité de la situation, le GQG engage ses réserves. Le XXIe Corps d’Armée du général Charles FLAVIGNY est mis à la disposition de la 2ᵉ Armée, avec la 3ᵉ Division Cuirassée (DCR) et la 3ᵉ Division d’Infanterie Motorisée (DIM) en cours de déploiement.

C’est dans ce contexte que le village de Stonne, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Sedan, devient un point fortement disputé entre les deux belligérants durant plusieurs jours. Point haut dominant un terrain vallonné, il constitue en même temps un verrou défensif pour les Allemands – dont les divisions blindées progressent déjà vers l’ouest – afin de protéger les points de passage à Sedan, et une base de départ potentielle pour une contre-offensive française en direction de la Meuse.

La crainte d’une percée allemande vers Paris incite également les états-majors à s’y accrocher. Tandis que la 3ᵉ DIM commence à s’y installer, la 10. Panzer-Division et l’Infanterie-Regiment (mot.) Grossdeutschland, appuyés par le Sturm-Pionier-Bataillon 43, convergent vers la zone.

Les combats pour Stonne s’engagent dès le 15 mai 1940 à l’aube.


Déroulement de la bataille de Stonne

Les combats pour Stonne se concentrent principalement du 15 au 18 mai 1940. Sur cet espace réduit, le village change de mains à de multiples reprises, au rythme d’attaques et de contre-attaques particulièrement violentes.

15-16 mai 1940

Les Allemands engagent l’Infanterie-Regiment (mot.) Grossdeutschland, appuyé par des éléments de la 10. Panzer-Division, face aux unités de la 3ᵉ DIM sont son 6ᵉ GRDI. Les Français contre-attaquent avec les chars des 41ᵉ, 45ᵉ, 49ᵉ BCC de la 3ᵉ DCR. Le village est pris, repris et reperdu à plusieurs reprises dans des combats rapprochés.

Le général Charles FLAVIGNY fait relever de son commandement le général Georges Louis Marie BROCARD, chef de la 3ᵉ DCR, en raison de sa mauvaise volonté à mettre en œuvre la contre-attaque prévue en direction de la Meuse à Sedan.

17 mai 1940

La 16. Infanterie-Division relève le régiment Grossdeutschland et la 10. Panzer-Division qui sont réorientés vers l’ouest pour appuyer la percée en direction de la Manche, véritable objectif stratégique de Fall Gelb. Ce changement n’empêche pas les Allemands de s’emparer définitivement de Stonne dans la soirée.

18 mai 1940

Les Français lancent encore plusieurs contre-attaques, sans parvenir à reprendre durablement le village. L’effort offensif français s’essouffle progressivement, sachant que les urgences sont désormais ailleurs.

À partir du 19 mai 1940

Les combats se stabilisent. La 3ᵉ DCR quitte le secteur. Stonne demeure un point de friction, mais l’enjeu stratégique se déplace : la percée allemande à l’ouest rend désormais inutile toute contre-attaque tactique en direction de la Meuse à Sedan.

Les forces françaises passent sur la défensive, tandis que les Allemands concentrent leurs efforts vers le massif du Mont-Dieu.

23 – 24 mai 1940

Les combats se déplacent vers Tannay, attaqué sans succès par la 24. Infanterie-Division. Malgré des contre-attaques locales et l’arrivée de la 35ᵉ Division d’Infanterie, la situation française continue de se dégrader. Le 24 mai, le général Charles FLAVIGNY ordonne l’évacuation du secteur du Mont-Dieu par la 3ᵉ DIM.


Historiographie de la bataille de Stonne

Philippe NAUD, dans Vae Victis n°63 paru en 2005, résume parfaitement la place prise par la bataille de Stonne dans l’historiographie de 1940. Ainsi, pour lui, « ce village, théâtre de combats acharnés, s’est vu accorder une importance qui ne prend tout son sens que par rapport à la réelle bataille décisive du secteur : Sedan ».

En effet, si Heinz GUDERIAN souhaite s’emparer de Stonne pour sécuriser sa tête de pont et masquer son objectif principal – la Manche – en longeant l’Aisne puis la Somme, il entretient également l’ambiguïté sur une possible prise de revers de la ligne Maginot. D’autant que les Allemands progressent simultanément vers Inor et Montmédy.

Dans son ouvrage paru en 1941 sur la défaite, c’est-à-dire juste après les faits, Henry BIDOU n’évoque même pas Stonne. Il met sur le même plan les différentes têtes de pont allemandes sur la Meuse — Dinant, Monthermé, Sedan — en soulignant que la seconde reste « non exploitée ». Il insiste surtout sur la dégradation de la situation au nord, en Belgique, et sur la nécessité d’une contre-attaque dans la plaine de la Serre avec les 2ᵉ et 3ᵉ DLM, tandis que la 6ᵉ Armée se met en place au sud.

Bref, il n’est alors nullement question de Stonne.

Pour Heinz GUDERIAN : un simple objectif tactique, pas une bataille décisive

Dans ses mémoires publiées en 1950, Heinz GUDERIAN n’évoque Stonne qu’accessoirement. L’objectif consiste à empêcher toute action française contre les ponts de la Meuse. Il reconnaît la violence des combats, mais sa priorité reste de libérer ses unités pour exploiter vers l’ouest, tout en s’opposant aux tentatives de freinage de son supérieur, Ewald von KLEIST.

Stonne apparaît donc comme un combat d’appui pour protéger et masquer une manœuvre stratégique beaucoup plus importante.

La construction d’un mythe : Pierre BILLOTTE et le récit héroïque

En 1972, Pierre BILLOTTE, devenu entre-temps général, publie ses mémoires, Le temps des armes, dans lesquelles il revendique la destruction de treize chars allemands lors de sa contre-attaque à Stonne avec le 41ᵉ BCC le 16 mai 1940. Cet épisode devient progressivement un passage obligé de toute littérature consacrée à la bataille. Il faut également dire que Pierre BILLOTTE reçoit la Légion d’honneur et son pilote la Croix de guerre, ce qui contribue à la crédibilité du témoignage.

Un mythe qui perdure par mimétisme

Pourquoi, dès lors, ce récit perdure-t-il malgré l’absence de validation formelle ?

Il faut que l’histoire soit belle, à un moment où l’historiographie cherche à revaloriser le rôle des soldats français malgré la défaite. À partir des années 1980, une dynamique s’impose pour relire 1940. Des auteurs comme Roger BRUGE mettent en avant l’esprit de sacrifice, notamment en juin, alors que la situation militaire est déjà compromise.

Parallèlement, la supériorité supposée des Panzer est remise en cause. L’historiographie souligne de plus en plus les qualités techniques des chars français, souvent supérieurs individuellement à leurs homologues allemands.

Le poids du récit gaullien et la réévaluation des combats de 1940

Dans l’après-guerre, pour des raisons essentiellement politiques, les faits d’armes de la 4ᵉ DCR de Charles DE GAULLE dominent largement la littérature. Ses actions à Montcornet, Crécy-sur-Serre et Abbeville sont fortement valorisées, contribuant à forger l’image d’un visionnaire isolé, qualificatif abusif tant dans son rôle durant l’entre-deux-guerres que pendant les combats de 1940, sans nier qu’il déploie une énergie certaine pour lutter contre le défaitisme.

Dans ce contexte, Stonne s’inscrit progressivement dans une relecture plus large des combats de 1940, au même titre que la bataille de Hannut. Ces épisodes gagnent en visibilité à mesure que les premiers mythes sont eux-mêmes réinterrogés.

Entre amplification et excès historiographique

Cette dynamique conduit parfois à des excès à oublier les précautions d’un esprit critique.

Dans ce qui est probablement le meilleur document édité sur la bataille de Stonne, Batailles hors-série thématique n°2 sorti en 2008, Eric DENIS reprend le récit du capitaine Pierre BILLOTTE sans précaution particulière et donne même la composition de la colonne allemande. Ce numéro sert de source à plusieurs articles publiés par la suite et à son ouvrage paru en 2014 chez Histoire & Collections. La place accordée à cette part du récit reste cependant modeste et ne décrédibilise pas le reste du numéro particulièrement bien travaillé.

Dominique LORMIER, dans son ouvrage de 2010 consacré à Stonne, reprend également ce récit sans le nuancer et en lui donnant également une place importante dans la narration des combats.

Ainsi, il n’est donc pas étonnant que Vincent BERNARD, dans Batailles & Blindés n°86 (2018), intègre Pierre BILLOTTE parmi les as des as alliés, qualifiant son action à Stonne « d’exploit unique » et d’un des épisodes les plus spectaculaires de la campagne sans autre précaution.

De même, en 2019, Loïc BECKER, dans Ligne de Front n°80, décrit l’attaque de Pierre BILLOTTE contre « une colonne d’une quinzaine de blindés allemands », dans un récit qui n’est pas sans rappeler, par sa construction, la charge de Michael WITTMANN à Villers-Bocage en 1944. La conclusion se veut particulièrement valorisante, malgré la perte du village.

Stéphane BONNAUD se fait également prendre au piège dans l’historique qu’il consacre au 41ᵉ BCC dans GBM, en particulier dans le n°128 paru également en 2019. L’article comprend notamment un schéma qui décrit le parcours des B1 Bis le 16 mai 1940 et positionne les épaves des chars allemands en s’appuyant sur l’étude de Roger AVIGNON, lui-même vétéran des combats de 1940 dans le secteur au sein du 93ᵉ GRDI, compilée pour un album mémorial des Chars B qui ne voit cependant jamais le jour.

Dans le Dictionnaire des généraux français de la Seconde Guerre mondiale paru chez Pierre de Taillac en 2025, la notice sur Pierre BILLOTTE précise qu’il « accomplit un exploit à Stonne en détruisant en quelques minutes douze blindés allemands ». A noter toutefois qu’il n’est pas mention de chars.

Des premières réserves et une relecture sans concession

Concernant l’odyssée du capitaine Pierre BILLOTTE, Jean-Yves MARY indique en note dans le premier volume du Mémorial de la bataille de France publié en 2016, que « les archives allemandes et les photos de Stonne prises immédiatement après les combats ne valident pas ce témoignage ». Une mesure de prudence d’un auteur qui prend soin de recouper les sources et les archives.

En 2026, l’Australien Jason MARK démonte méthodiquement l’exploit revendiqué par Pierre BILLOTTE dans Kampfzone Issue 15. Il confirme ainsi les réserves exprimées par Jean-Yves MARY, en s’appuyant sur une analyse croisée des sources disponibles. Son éditorial est particulièrement sévère pour les auteurs ayant sans cesse reproduit sans le questionner cet épisode.

Une lecture équilibrée : entre défaite tactique et symbole stratégique

Dans son livre de référence, Le mythe de la guerre-éclair, l’historien allemand Karl-Heinz FRIESER consacre plusieurs pages aux combats pour Stonne. Il parle bien des chars perdus du Panzer-Regiment 8 de la 10. Panzer-Division lors de l’attaque initiale en appui de l’Infanterie-Regiment (mot.) Grossdeutschland. Il évoque aussi le choc des B1 Bis sur les fantassins allemands qui ne disposent plus que de quelques canons antichars. De façon très étonnante, il évoque, après avoir relaté les combats et sans avoir fait mention de Panzer détruits le 16 mai 1940, les faits rapportés par le capitaine Pierre BILLOTTE.

Au lieu de les remettre en cause en s’appuyant sur les archives allemandes ou l’absence de preuves visuelles, il s’appuie sur cette histoire pour en tirer la conclusion suivante. « Les Français ne savaient pas utiliser les chars sur le plan opérationnel, en les regroupant en vue d’une action cohérente. Mais comme le montre l’exemple de Stonne, ils n’y parvinrent pas non plus sur le plan tactique dans le cadre du combat interarmes. Aussi spectaculaires qu’aient été les exploits si célébrés du capitaine Billotte, du lieutenant Doumecq ou de bien d’autres, il s’agissait en général, d’actions isolées qui restaient à l’état d’ébauche et dont la réussite, la plupart du temps, ne pouvait être exploitée. »

Au final, Philippe NAUD conserve probablement la lecture la plus juste de la bataille de Stonne. Toujours dans Vae Victis n°63, il écrit :

« Si Hannut n’apparaît pas comme la victoire française souvent clamée, Stonne constitue réellement une défaite pour nos armes. Surtout, par ses conséquences d’une toute autre ampleur, elle symbolise parfaitement le retard intellectuel de la majeure partie de nos généraux. »

Stonne n’est donc ni une victoire oubliée, ni un simple épisode héroïque. La bataille témoigne de la volonté française de se battre mais de son incapacité à inverser le cours des évènements et à reprendre une initiative qui lui échappe dès le 10 mai 1940 et ce, jusqu’à la signature de l’armistice.


Bibliographie

  • Kampfzone Issue 15 (Leaping Horseman Books, 2026)

    Kampfzone Issue 15 (Leaping Horseman Books, 2026)

    Kampfzone Issue 15 confirme la singularité d’une publication qui fait du retour aux sources sa ligne directrice. En s’attaquant à des sujets aussi connus que Stonne ou Stalingrad, tout en explorant des aspects bien plus confidentiels, ce numéro propose des articles fondés sur l’analyse des archives, des preuves visuelles, la confrontation des témoignages et une…


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