Le Désert (Le Dézert) 1944

Le village du Dézert dans la Manche, encore orthographié Le Désert durant la Seconde Guerre mondiale, se retrouve au milieu d’intenses combats en juillet 1944 quand les Américains parviennent à établir une tête de pont dans le triangle formé par la Taute à l’ouest, la Vire à l’est et le canal Taute-Vire au nord, dans le cadre de leur laborieuse progression en direction de Saint-Lô. Pris le 10 juillet 1944, Le Désert est repris quelques heures le lendemain par la 130. Panzer-Lehr-Division lors de sa tentative de contre-attaque en direction de Saint-Jean-de-Daye, qui se révèle finalement être un échec…

Historique

Contexte

À partir de leur tête de pont d’Omaha Beach, les Américains progressent vers le sud après avoir fait la jonction avec les unités débarquées à Utah Beach. L’Aure représente un premier obstacle naturel. Après avoir traversé Bayeux, son cours inférieur s’enfonce dans les marais du Bessin avant de rejoindre la Vire à proximité d’Isigny-sur-Mer. La prise de cette ville dans la nuit du 8 au 9 juin 1944 permet à la 29th US Infantry Division appuyée par le 747th US Tank Battalion, de progresser immédiatement plein sud en direction de Neuilly-la-Forêt en bordure de la Vire. En parallèle, les marais sont franchis le même jour à la hauteur de Canchy.

Les restes de la 352. Infanterie-Division se replient donc sur une nouvelle ligne de défense qui s’appuie sur la Vire et l’Elle jusqu’à Cerisy-la-Forêt. Ces deux cours d’eau forment la ligne de front au soir du 10 juin 1944.

Le 12 juin 1944, la 29th US Infantry Division tente de franchir l’Elle en force. Après une première tentative ratée, elle réussit à prendre pied le 13 juin 1944 au sud de la rivière et à établir une tête de pont de Saint-Claire-sur-Elle à Couvains. Mais, la résistance allemande se raidit avec notamment l’arrivée de la 3. Fallschirmjäger-Division. De fait, la ligne de front se fige durant plusieurs semaines à six kilomètres au nord de Saint-Lô, sachant que la priorité est donnée aux opérations dans le Cotentin et que la tempête sur la Manche ralentit l’arrivée des renforts et du ravitaillement.

La chute de Cherbourg et le nettoyage des derniers éléments allemands dans la presqu’île de La Hague permettent aux Américains de se reconcentrer sur le sud de leur secteur. Le VIII US Corps ouvre le bal dès le 3 juillet 1944 avec une attaque en direction de La Haye-du-Puits. Le VII US Corps prend l’offensive le lendemain, 4 juillet 1944, en direction de Sainteny.

À partir du 7 juillet 1944, le XIX US Corps se lance à son tour à l’attaque avec un assaut à travers la Vire. Il parvient à former une tête de pont à Saint-Fromond avec la 30th US Infantry Division puis sur le canal Taute-Vire au nord de Saint-Jean-de-Daye.

L’établissement de la tête de pont américaine de Saint-Jean-de-Daye et de Saint-Fromond

Cette série de cartes réalisées par les services historiques de l’armée américaine permet de voir les plans initiaux et la conquête de la tête de pont américaine du 7 au 9 juillet 1944 que ne parvient pas à endiguer la contre-attaque de la Kampfgruppe Wisliceny.

Alors que la 3rd US Armored Division peut s’engager dans le territoire conquis, les Allemands rameutent des renforts avec des éléments de la 2. SS-Panzer-Division qui viennent renforcer ceux de la 17. SS-Panzergrenadier-Division présents dans le secteur. Ces deux grandes unités se retrouvent cependant engagées dans deux directions différentes de part et d’autre de la Taute : vers Sainteny à l’ouest et dans le secteur de Saint-Jean-de-Daye et Saint-Fromond à l’est.

Perception quotidienne allemande des combats dans le bocage normand face au secteur américain du 2 au 9 juillet 1944

Ces extraits des cartes de situation établies par la section des opérations terrestres du Wehrmachtführungsstab, dirigé par le général Alfred JODL au sein de l’OKW, montrent la perception allemande de l’évolution des combats entre le 2 et le 9 juillet 1944. Les attaques successives des différents corps américains dans le bocage normand y apparaissent clairement. La ligne de front recule, mais ne s’effondre pas. La formation des têtes de pont de Saint-Jean-de-Daye et de Saint-Fromond est identifiée à partir du 8 juillet 1944. Les tentatives allemandes de contre-attaque apparaissent également, tout comme l’arrivée dans le secteur de la 130. Panzer-Lehr-Division.

Forces en présence

Allemagne

Les forces allemandes dans le secteur dépendent du LXXXIV. Armee-Korps de la 7. Armee qui combat en Normandie depuis les toutes premières heures du Débarquement en Normandie le 6 juin 1944. Au moment des opérations pour Le Désert, il est commandé par Dietrich von CHOLTITZ depuis le 17 juin 1944 et contrôle la ligne de front de la côte ouest du Cotentin aux lisières nord-est de Saint-Lô.

La ligne de front initiale est tenue par des éléments de Pionier-Schule Angers, de la Kampfgruppe constituée autour des unités transférées en Normandie de la 275. Infanterie-Division et de la 17. SS-Panzergrenadier-Division. Au cours des combats, des éléments de la 2. SS-Panzer-Division (Kampfgruppe Wisliceny) puis de la 130. Panzer-Lehr-Division (Kampfgruppe 901) interviennent.

États-Unis

Les forces américaines appartiennent au XIX US Corps de Charles CORLETT, lui-même subordonné à la 1st US Army d’Omar BRADLEY.

Elles se composent initialement de la 30th US Infantry Division renforcée par le 743rd US Tank Battalion et le 823rd Tank Destroyer Battalion équipé de canons antichars M5 tractés.

La 9th US Infantry Division, initialement affectée au VII US Corps, bascule au XIX US Corps le 9 juillet 1944 devant l’impossibilité de la déployer à l’ouest de la Taute en raison du retard pris dans l’avance en direction de Sainteny et en raison de l’opportunité offerte de la tête de pont gagnée par la 30th US Infantry Division entre Saint-Fromond et Saint-Jean-de-Daye. Elle bénéficie de l’appui du 746th US Tank Battalion et du 899th US Tank Destroyer Battalion équipé de M10 Wolverine.

Après le franchissement de la Vire, la 3rd US Armored Division déploie également des éléments pour participer à la poussée en direction des Hauts-Vents à travers les lignes de la 30th US Infantry Division.

De fait, les combats pour et autour de Le Désert voient s’affronter des groupes de combat mixtes équipés de moyens blindés conséquents de part et d’autre dans un environnement fortement cloisonné avec le bocage normand.

Les combats pour Le Désert

À partir de Saint-Jean-de-Daye, des éléments du 120th US Infantry Regiment de la 30th US Infantry Division s’emparent des hauteurs au nord du Désert dans l’après-midi du 8 juillet 1944. Le lendemain, 9 juillet 1944, la contre-attaque menée par la Kampfgruppe Wisliceny de la 2. SS-Panzer-Division ne parvient pas à renverser la situation. Le 743rd US Tank Battalion perd néanmoins plusieurs Sherman au cours des combats.

Le 9 juillet 1944, vers 16 heures, le 3rd Battalion du 120th US Infantry Regiment, qui tient toujours les hauteurs au nord du Désert, est relevé par des éléments du 39th US Infantry Regiment de la 9th US Infantry Division. Cette dernière prend alors progressivement en charge le secteur du Désert tandis que la 30th US Infantry Division poursuit sa progression plus à l’est.

Dans le même temps, la 130. Panzer-Lehr-Division arrive en renfort. Pour éradiquer la tête de pont américaine au-delà du canal Taute-Vire et de la Vire, elle doit lancer une contre-attaque en s’appuyant sur deux Kampfgruppen articulées autour de ses régiments de Panzergrenadiere, renforcés chacun par des moyens blindés et divisionnaires. L’objectif consiste à reprendre Saint-Jean-de-Daye en traversant Le Désert, et Saint-Fromond à partir de Pont-Hébert.

L’assaut allemand démarre le 11 juillet 1944 au petit matin, mais sans véritable reconnaissance et sans connaître précisément le dispositif adverse. La Kampfgruppe 901 parvient à forcer les premières lignes de la 9th US Infantry Division et à reprendre Le Désert dans la matinée.

L’échec de la contre-attaque de la 130. Panzer-Lehr-Division, 10 au 12 juillet 1944

Sur ces trois cartes quotidiennes appartenant au même lot que les précédentes, les mouvements de la 130. Panzer-Lehr-Division apparaissent distinctement avec sa marche d’approche dès le 10 juillet 1944. Deux jours plus tard, il reste seulement des éléments isolés de la ligne de front principale, symbole d’un échec patent.

Mais les Américains réagissent rapidement et contre-attaquent les pointes allemandes qui, après avoir pénétré de quelques kilomètres dans leur dispositif, se retrouvent stoppées, encerclées ou anéanties. L’un des chefs de bataillon du Panzergrenadier-Regiment 902, le Hauptmann PHILIPPS, est d’ailleurs capturé.

L’importance du dispositif américain brise la contre-attaque de la 130. Panzer-Lehr-Division en infériorité numérique trop défavorable

Toujours issues des services historiques américains, ces cartes montrent que la Kampfgruppe 901 s’enfonce dans un dispositif américain particulièrement dense, mobile et qui se renforce d’heure en heure, tandis que la 3rd US Armored Division poursuit elle-même sa progression et peut s’emparer des Hauts-Vents dans la nuit du 11 au 12 juillet 1944. La pénétration allemande apparaît ainsi de plus en plus difficile à soutenir et à exploiter.

Épilogue, bilan et conséquences

La contre-attaque échoue donc dans son objectif principal de résorber la tête de pont américaine. Les positions perdues depuis le 7 juillet 1944 dans ce secteur ne sont pas reconquises. Plus grave pour les Allemands, la Panzer-Lehr-Division engage dans cette opération une partie de ses moyens blindés dans des combats mal préparés, face à un adversaire dont elle connaît très imparfaitement le dispositif et avec un plan déjà dépassé au moment de s’élancer. Les pénétrations obtenues au petit matin se transforment rapidement en pièges lorsque l’infanterie et les blindés américains contre-attaquent les pointes allemandes isolées. Le combat du Désert illustre ainsi les difficultés de l’armée allemande en Normandie. Elle se défend avec acharnement, elle peut tenter de monter de puissantes contre-attaques locales. Cependant, elle ne parvient jamais à les transformer en résultats opérationnels durables en raison de la pression continue des Alliés et surtout de la difficulté à voir le dispositif adverse.

Saint-Lô finit par tomber le 18 juillet 1944 aux mains de la 29th US Infantry Division. Les Américains parviennent alors à s’approcher de la route reliant Saint-Lô à Périers, choisie comme base de départ de l’opération Cobra. Déclenchée le 25 juillet 1944, celle-ci aboutit à la rupture définitive du front allemand en Normandie. Déjà passablement usée par les combats précédents, la 130. Panzer-Lehr-Division explose sous les bombes alliées qui précèdent l’offensive et ne peut pas s’opposer à la percée américaine, immédiatement exploitée notamment par les 2nd et 3rd US Armored Divisions.

Au nord du Désert, les Américains installent l’un de leurs terrains avancés d’aviation, codé A-18, dont les travaux débutent le 31 juillet 1944 et qui ouvre le 29 août 1944.


Historiographie et mémoire

Le poids historiographique de la contre-attaque de la 130. Panzer-Lehr-Division

Les combats pour Le Désert sont principalement connus en raison de la contre-attaque de la 130. Panzer-Lehr-Division le 11 juillet 1944. En revanche, les combats qui aboutissent à la conquête de la tête de pont de Saint-Jean-de-Daye et de Saint-Fromond et provoquent cette réaction allemande restent beaucoup moins connus.

L’importance accordée à la contre-attaque de la 130. Panzer-Lehr-Division tient à la fois à la renommée de cette unité, qui suscite une forte attention historiographique, mais également aux nombreux témoignages laissés après-guerre par son commandant Fritz BAYERLEIN. Celui-ci contribue de façon conséquente au programme mis en place par l’Historical Division de l’US Army pour recueillir et exploiter le point de vue des anciens responsables militaires allemands.

La sous-représentation historiographique de la tête de pont américaine de Saint-Jean-de-Daye et de Saint-Fromond

Pourtant, la période du 7 au 10 juillet 1944 mériterait une plus grande attention historiographique compte tenu de son intensité et de la nature des combats, qui voient les deux camps attaquer et contre-attaquer après le franchissement de force de plusieurs coupures humides. Les récits consacrés à la 17. SS-Panzergrenadier-Division sont ainsi bien plus prolixes sur les combats menés dans l’axe de Sainteny que sur ceux livrés sur la rive est de la Taute. Il en va de même pour la 2. SS-Panzer-Division, dont l’engagement de la Kampfgruppe Wisliceny n’est généralement évoqué que brièvement.

La focalisation sur la contre-attaque de la Panzer-Lehr tend ainsi à isoler le combat du Désert de la séquence opérationnelle qui voit les Américains conquérir, entre le 7 et le 10 juillet 1944, une tête de pont suffisamment menaçante pour contraindre le commandement allemand à engager dans l’urgence l’une de ses principales réserves blindées, à peine et difficilement retirée d’un autre secteur du front.

Des récits divergents sur la première libération du village

Enfin, la date de la première libération du Désert reste elle-même étonnamment difficile à établir avec certitude. Les publications donnent des chronologies différentes, certaines faisant entrer le 120th US Infantry Regiment dans le village dès le 8 juillet 1944, d’autres retenant le 10 juillet. Les documents opérationnels américains consultés montrent pourtant que le 3rd Battalion du 120th Infantry Regiment atteint seulement les hauteurs au nord du Désert le 8 juillet et y combat encore le lendemain, avant d’être relevé par des éléments de la 9th US Infantry Division.

Un compte rendu de situation allié daté du 9 juillet mentionne cependant le « 120 Inf occupied Le Desert 4573 », sans qu’il soit possible de déterminer avec certitude si cette formulation désigne le village lui-même ou le secteur correspondant à cette référence cartographique. D’autres récits font finalement entrer le 39th US Infantry Regiment de la 9th US Infantry Division dans Le Désert le 10 juillet 1944.

Cet imbroglio illustre évidemment la nécessité de ne pas reprendre les sources secondaires sans s’interroger sur leur fiabilité et, surtout, de revenir autant que possible aux documents opérationnels contemporains des événements.

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