À travers le témoignage du lieutenant Claude PEIGNOT, officier de la 1re Division Cuirassée (DCR) engagé en mai 1940, Un lieutenant avec les chars exhume une parole plutôt rare : celle d’un officier français confronté à l’effondrement militaire au sein d’une unité en soutien de blindés. Porté par le travail éditorial attentif de Camille VARGAS, l’ouvrage s’inscrit dans une démarche salutaire de réhabilitation documentaire des combats de 1940 et inaugure un nouveau label sympathique : : l’Escadron !
Sommaire d’Un lieutenant avec les chars
- Introduction
- Portrait de l’auteur
- Les unités
- Carnets
- Conclusion
- Bibliographie
Fiche technique
- Éditeur : L’Escadron
- Auteur : Camille VARGAS & Claude PEIGNOT
- Langue : Français
- Nombre de pages : 200
- Année de parution : 2024
Présentation et recension
Une publication nécessaire
Les témoignages français contemporains de la campagne de mai-juin 1940 demeurent rares. Longtemps marginalisée, cette séquence reste marquée par le poids de la défaite et par une mémoire fragmentée. Les éditeurs traditionnels ont peu investi ce champ, malgré les efforts récents visant à réévaluer l’armée française de 1940.
En choisissant de publier Un lieutenant avec les chars, Camille VARGAS inaugure sa maison d’édition avec un texte à forte valeur documentaire. Le récit repose sur les carnets du lieutenant Claude PEIGNOT, officier affecté à la 1re Division Cuirassée (DCR), blessé durant les combats et qui n’envisageait pas initialement une diffusion publique de ses souvenirs. Conservé dans la sphère familiale durant des décennies, le manuscrit trouve enfin une forme éditoriale.
Trois volontés convergent ici : celle de l’auteur, qui a pris soin de consigner son expérience ; celle de sa famille, qui a préservé ces archives ; celle enfin de l’éditrice, qui en propose une mise en forme rigoureuse et contextualisée.
Les témoignages : une matière historique fragile et indispensable
Les récits de combattants constituent une source irremplaçable. Ils donnent accès à la perception immédiate des événements, aux représentations, aux erreurs d’analyse comme aux intuitions justes. Ils éclairent l’expérience vécue derrière les synthèses stratégiques.
Le genre est ancien, des guerres napoléoniennes à la Première Guerre mondiale. En France, pour 1940, quelques titres émergent dans l’immédiat après-guerre ou plus tardivement : En automitrailleuse à travers les batailles de mai, Fantassins sur l’Aisne, Quelques-uns des chars, ou encore les travaux de Roger BRUGE. Des publications comme GBM ou certaines éditions de carnets personnels complètent ponctuellement l’ensemble. Mais le corpus reste dispersé.
À l’inverse, la production allemande, alimentée d’abord par la propagande puis par les mémoires d’anciens responsables militaires, occupe une place dominante. Les travaux structurés de l’US Army après 1945 s’intéressent davantage à la seconde moitié du conflit.
Dans ce contexte, la parution d’un témoignage français inédit consacré à 1940 constitue en soi un événement éditorial.
Un concept éditorial assumé
Camille VARGAS accompagne le texte par des commentaires insérés en italique. Ce choix rompt avec l’appareil critique classique cantonné aux notes de bas de page. Ici, les éclairages historiques s’intègrent directement à la lecture.
L’objectif est double : préserver la spontanéité du témoignage tout en corrigeant certaines perceptions ou interprétations issues du contexte de l’époque. Cette démarche permet de restituer l’état d’esprit de l’officier sans laisser s’installer d’approximation ou de mythes.
L’ensemble est précis, argumenté, et contribue notamment à nuancer plusieurs idées reçues sur les blindés français et sur les responsabilités de la défaite.
Le cœur du livre : un officier « avec » les chars
Claude PEIGNOT est chef de section antichar au 5ᵉ bataillon de Chasseurs Portés (BCP) de la 1ʳᵉ DCR. Il n’est pas un tankiste à proprement parler, contrairement à René BARDEL (44ᵉ BCC), auteur du célèbre Quelques-uns des chars. Le titre souligne d’ailleurs cette position particulière : un officier d’infanterie motorisée opérant au sein d’une grande unité cuirassée.
Les premières pages reviennent sur la mobilisation et les perceptions de l’avant-guerre. On y perçoit déjà l’influence de certains discours qui marqueront durablement la mémoire de 1940. Les interventions éditoriales viennent opportunément en éclairer les ressorts.
À partir du 10 mai 1940, le récit adopte le rythme d’un journal de campagne. L’officier décrit la confusion, l’incertitude, les déplacements successifs. Le 5e BCP n’est pas engagé à Flavion, mais participe aux mouvements ultérieurs autour d’Avesnes-sur-Helpe et de la forêt de Mormal, aux côtés d’éléments de la 1re division Division Légère Mécanique (DLM).
Le témoignage donne à voir la réalité quotidienne d’une armée en campagne : attentes prolongées, informations fragmentaires, fatigue, perception partielle d’une bataille qui dépasse l’échelle de l’unité.
Réflexions et mémoire d’après-guerre
Blessé, Claude PEIGNOT relate ensuite son évacuation et les semaines de l’été 1940. La conclusion dépasse le cadre strict des combats.
Les débats sur l’Armistice, sur les responsabilités politiques, sur le rôle du maréchal PÉTAIN apparaissent sous un angle personnel. L’auteur écrit par exemple : « l’armistice a été un exploit diplomatique dû à la considération que les Allemands avaient encore pour le maréchal ; il a assuré la réorganisation de l’armée, en Afrique du Nord, ce qui a permis à la France de rentrer dans la guerre opportun. » Camille VARGAS accompagne ces propos d’un commentaire nuancé.
Le texte aborde également le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, puis, avec recul, le rôle du Parti communiste et la place de Charles DE GAULLE dans l’après-guerre. Les références à l’Indochine et à l’Algérie situent la rédaction définitive du manuscrit dans un contexte politique ultérieur, marqué par les fractures de la décolonisation.
Les derniers mots — « Vive le Christ, vrai Roi de France ! » — rappellent que ce texte n’était pas destiné à la publication. Ils traduisent une sensibilité générationnelle et spirituelle aujourd’hui largement disparue.
Un éclairage rare sur les unités antichars motorisées
Le témoignage présente un intérêt particulier par la nature de l’unité décrite. Chef d’une section antichar motorisée équipée de Lorraine 38L, Claude PEIGNOT évoque l’emploi concret de ces véhicules : organisation, contraintes, atouts et limites dans le contexte opérationnel de mai 1940.
Les récits de vétérans issus de ce type d’unités sont encore plus rares que ceux des bataillons de chars de combat. À ce titre, l’ouvrage constitue une source précieuse pour comprendre la diversité des composantes d’une division cuirassée française.
Une iconographie sobre mais pertinente
Faute de clichés d’époque ou de cartes détaillées, l’éditrice fait appel à Keneth MONTAGNE pour la couverture et trois illustrations intérieures. Le choix d’illustrations originales, plutôt que de profils génériques, apporte une identité visuelle cohérente à l’ensemble.
L’ouvrage ne recherche pas le luxe éditorial d’éditions plus ambitieuses, mais la mise en page est claire et efficace. Le texte demeure l’élément central. Pour l’iconographie complémentaire, le lecteur pourra se tourner vers des travaux spécialisés consacrés à la 1re DCR ou à la bataille de France.

Conclusion
Un lieutenant avec les chars se concentre sur une dizaine de jours décisifs au déclenchement de Fall Gelb. Le livre ne propose pas une analyse stratégique globale, mais une immersion humaine dans l’expérience d’un officier français en 1940.
La combinaison d’un témoignage brut — soigneusement contextualisé — et d’un appareil critique intégré rend la lecture fluide et accessible. L’ouvrage intéressera les passionnés d’histoire militaire, mais aussi les lecteurs souhaitant approcher 1940 à hauteur d’homme.
Au-delà du récit opérationnel, il rappelle une évidence souvent oubliée : derrière les dates, les statistiques et les polémiques mémorielles, il y a des expériences individuelles et des vies. En cela, cette première publication de Camille VARGAS avec l’Escadron constitue une contribution nécessaire et bienvenue à la documentation de la bataille de France.


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