De la presse d’histoire généraliste des années 1950 à l’émergence d’une filière spécialisée à partir de 1983, les magazines consacrés à la Seconde Guerre mondiale connaissent plusieurs cycles éditoriaux. Leur évolution reflète à la fois les centres d’intérêt du public, les transformations des habitudes de lecture et les contraintes économiques propres à l’édition papier. Comprendre ces dynamiques permet d’éclairer les succès, les fragilités et les recompositions actuelles d’un secteur devenu, au fil des décennies, un segment à part entière de la presse d’histoire militaire.
Qu’est-ce qu’un magazine « généraliste » sur la Seconde Guerre mondiale ?
Un magazine généraliste consacré à la Seconde Guerre mondiale se définit moins par son degré de technicité que par son périmètre éditorial.
Il ne se limite pas à un segment particulier du conflit — blindés, aviation, unités d’élite ou uniformes — mais embrasse l’ensemble du champ : opérations militaires, biographies de chefs, fronts européens et extra-européens, dimensions politiques et diplomatiques, aspects économiques et sociétaux, mémoires et débats historiographiques.
Les grandes périodes éditoriales
L’histoire des magazines consacrés à la Seconde Guerre mondiale ne se résume pas à une succession de titres. Elle s’inscrit dans des cycles éditoriaux, économiques et culturels. Cinq grandes périodes se distinguent depuis les années 1950.
Le temps des magazines d’histoire (années 1950/1970)
Dans les décennies qui suivent immédiatement la guerre, la Seconde Guerre mondiale s’impose comme un sujet majeur de la presse d’histoire, sans constituer pour autant un segment autonome.
Des revues comme Historia ou Historama abordent régulièrement le conflit dans une perspective large. Les récits privilégient la narration, les grandes figures et les batailles emblématiques. Le public est vaste. La mémoire du conflit est encore proche.
La Seconde Guerre mondiale apparaît comme un objet d’histoire vivante, parfois encore polémique, mais inséré dans une continuité historique globale. Portée par la culture de la lecture et l’accroissement démographique, la presse historique atteint alors des tirages se comptant en centaines de milliers d’exemplaires. Le magazine L’Histoire vient compléter l’offre à partir de 1978.
À ce stade, il n’existe pas encore de presse exclusivement consacrée à la période 1939/1945.
L’émergence des collaborations internationales et des collections encyclopédiques (tournant des années 1970/1980)
À partir de la fin des années 1970, un nouveau modèle éditorial commence à se développer : celui des collections en fascicules et des partenariats internationaux.
Historia publie ainsi de 1972 à 1974 une collection encyclopédique sous le label 2e Guerre mondiale, diffusée chaque jeudi. Au début des années 1980, Tallandier et Hachette s’associent avec Historia pour lancer La 2e Guerre mondiale, sous la direction d’André BEAUFRE, à raison d’un numéro hebdomadaire publié le mardi.
Dans le même temps, des contenus sont traduits, adaptés ou mutualisés entre pays, comme avec Connaissance de l’Histoire chez Hachette. Des séries structurées voient également le jour, telles que Troupes d’élite aux Éditions Atlas.
Le succès de ces collections, conçues dès l’origine comme des ensembles complets et limités dans le temps, confirme l’existence d’un lectorat prêt à suivre un programme éditorial structuré sur plusieurs mois, voire plusieurs années.
Ce mouvement bénéficie de plusieurs facteurs :
• Les progrès de l’iconographie, avec l’arrivée de profils et de dessins parfois en couleurs
• L’élargissement des sources disponibles et la levée progressive de certaines restrictions d’accès aux archives
• L’essor d’une culture historique organisée autour de collections exhaustives
La Seconde Guerre mondiale commence alors à s’autonomiser comme objet éditorial, sans être encore portée par une presse périodique spécialisée. Ces collections peuvent aussi s’ouvrir aux conflits postérieurs à 1945 (Indochine, Algérie, Vietnam, guerres israélo-arabes), encore présents dans l’actualité, mais sans véritablement de succès.
La croissance de la presse magazine traduit aussi une évolution des pratiques de lecture : le passage d’un livre monographique vers un format moins compact, plus illustré et périodique.
La naissance et l’explosion des acteurs spécialisés (années 1980/1990)
La création de 39/45 Magazine à la fin de l’année 1983 marque une étape décisive. Une revue se consacre désormais exclusivement à la Seconde Guerre mondiale.

1983 : naissance de 39/45 Magazine
À la fin de l’année 1983, les Éditions Heimdal et Georges BERNAGE lancent 39/45 Magazine, premier trimestriel français entièrement consacré à la Seconde Guerre mondiale.
Ce lancement marque l’émergence d’une filière spécialisée et l’autonomisation durable de la presse consacrée à ce conflit.
Durant les années 1980 et 1990, la presse d’histoire militaire se structure autour de cette thématique. Des éditeurs spécialisés émergent, notamment Heimdal et Histoire & Collections. Les dossiers se densifient. La recherche iconographique dans les archives devient un argument éditorial central.
Les publications officielles, en particulier anglo-saxonnes, alimentent les contenus à une époque où l’accès aux sources étrangères demeure encore limité et où la maîtrise de l’anglais n’est pas généralisée.
La Seconde Guerre mondiale cesse d’être un simple thème de la presse d’histoire. Elle devient un marché spécifique, doté de ses acteurs, de son lectorat identifié et de ses codes.
Cette période correspond à une phase d’expansion et de différenciation. Heimdal et Histoire & Collections tracent des trajectoires distinctes : 39/45 Magazine d’un côté, Militaria Magazine et RAIDS de l’autre.
Saturation du marché et concurrence du numérique (années 2000/2010)
À partir des années 2000, le nombre de magazines spécialisés augmente fortement. Les niches se multiplient.
Les Éditions Caraktère illustrent parfaitement cette période. Elles capitalisent sur un marché déjà mature et modernisent l’iconographie en s’appuyant sur les possibilités offertes par le numérique : multiplication des profils en couleurs, apparition des vues 3D, accès facilité aux fonds photographiques, notamment allemands.

2003 : Caraktère s’impose sur un marché déjà mature
Au début des années 2000, les Éditions Caraktère s’imposent progressivement dans le paysage de la presse d’histoire militaire consacrée à la Seconde Guerre mondiale.
En multipliant les titres spécialisés et en modernisant l’iconographie grâce aux outils numériques — profils en couleurs, vues 3D, exploitation accrue des fonds photographiques — l’éditeur participe à une phase d’expansion et de renouvellement graphique du secteur.
Le marché atteint progressivement un niveau de saturation. Les tirages stagnent puis diminuent, en raison de la fragmentation de l’offre, mais aussi du recul général de la pratique de la lecture.
Le numérique transforme profondément l’accès à l’information : forums, blogs, bases de données et premiers sites spécialisés modifient les habitudes des lecteurs.
Les acteurs historiques comme 39/45 Magazine ou Militaria Magazine bénéficient encore de leur ancrage acquis dans les années 1990. D’autres titres ne trouvent pas d’équilibre durable.
Parallèlement, la distanciation temporelle s’installe. La Seconde Guerre mondiale quitte la sphère de la mémoire vécue pour entrer pleinement dans celle de l’Histoire.
La presse spécialisée doit désormais justifier sa valeur ajoutée face à une information abondante et largement accessible en ligne, sachant que ses points de diffusion refluent, obligeant les éditeurs à se concentrer sur les abonnements, donc la fidélisation des lecteurs. La multiplication des titres et le recyclage régulier des mêmes sujets ne favorisent pas forcément cette dynamique. Les lecteurs peuvent préférer acheter au coup par coup en fonction des sujets.
Reflux et recherche d’un nouveau souffle (années 2020)
Les années 2020 s’ouvrent sur la crise sanitaire, qui frappe un environnement déjà fragilisé : hausse des coûts du papier, évolution des circuits de distribution, contraction du lectorat et concurrence accrue du numérique.
Le retour des conflits de haute intensité, notamment en Ukraine à la suite de l’invasion russe, modifie également l’attention du public intéressé par l’histoire militaire.
Plusieurs titres disparaissent. La période est marquée par l’impossibilité pour Yves BUFFETAUT de trouver un repreneur pour une partie de ses activités éditoriales et par la faillite des Éditions Caraktère.
La presse consacrée à la Seconde Guerre mondiale entre alors dans une phase de recomposition, où la survie des titres dépend autant de leur ligne éditoriale que de leur modèle économique.
Dynamiques de succès et fragilités structurelles
Les facteurs de succès
L’étude des différentes périodes montre qu’un magazine consacré à la Seconde Guerre mondiale ne rencontre son public que s’il parvient à articuler deux conditions simultanées :
- Un contenu en phase avec les centres d’intérêt du moment
- Un format adapté aux habitudes de consommation de son époque
Lorsque ces deux variables convergent, le succès peut être au rendez-vous.
Historama et Historia correspondent ainsi à une époque où la culture historique est portée par la lecture longue et par un public nombreux encore proche de la mémoire du conflit.
Connaissance de l’Histoire et Troupes d’élite répondent au goût des collections encyclopédiques structurées et illustrées avec des habitudes de lecture plus ludiques et moins austères au tournant des années 1970/1980.
39/45 Magazine et Militaria Magazine accompagnent la spécialisation croissante du lectorat, la valorisation des témoignages et des objets d’époque tout en se faisant écho des avancées historiographiques.
Cependant, aucun succès n’est acquis de manière permanente.
Le succès n’est jamais définitivement acquis
La formule initiale peut être remise en cause par plusieurs facteurs :
- Évolution des centres d’intérêt
- Transformation des habitudes de lecture
- L’apparition de nouveaux concurrents
- Saturation progressive du marché
Les formules encyclopédiques comme Connaissance de l’Histoire ou Troupes d’élite ne dépassent pas une dizaine d’années. Les « monstres » que furent Historama et Historia finissent par fusionner et évoluer vers des formats hybrides associant papier et numérique.
La multiplication des titres dans une même maison d’édition expose au risque de cannibalisation. Hommes de guerre ne parvient pas à s’imposer face à 39/45 Magazine au sein d’un catalogue déjà dense comprenant notamment Militaria Magazine.
Saturation, concurrence et seuil économique
À partir des années 2000, le seuil économique devient un élément central. Face aux coûts de l’édition papier et de la distribution, un volume minimal de ventes est indispensable. Or, le marché ne croit plus.
De nombreux acteurs tentent quand même de se faire une place. Il s’agit alors de capter une part d’un marché déjà fortement structuré par Heimdal et Histoire & Collections. Cette phase d’expansion ébranle d’ailleurs ces deux maisons, contraintes de se réinventer ou de se recentrer sur leur cœur de métier.
Plusieurs magazines généralistes sur la Seconde Guerre mondiale peinent à trouver leur équilibre :
- Champs de bataille
- Axe & Alliés
- 2e Guerre mondiale
- Histoire de Guerre
- Batailles
La multiplication des « nouvelles formules » et les changements d’éditeur traduisent cette équation difficile.
Prolifération, usure et contraction
Les Éditions Caraktère réussissent un temps à tirer leur épingle du jeu, souvent aux dépens de leurs concurrents. Cette période voit quelques passes d’armes épiques entre les différentes maisons d’édition et émerger des affrontements éditoriaux :
- Tank Zone face à Trucks & Tanks Magazine
- Tenue de campagne face à Militaria Magazine
Mais la croissance rapide comporte un risque. À force de multiplier les titres consacrés à la guerre terrestre, les contenus finissent par se recouper. La production devient pléthorique. L’originalité s’émousse.
L’excès d’offre provoque une répétition des sujets, de l’iconographie qui émousse les lecteurs, même les plus assidus.
En outre, le recours à des contributeurs nombreux, parfois davantage rédacteurs que chercheurs, entraîne la reprise et le reformatage de contenus déjà publiés, parfois historiographiquement datés. La fidélisation des lecteurs historiques devient plus difficile. Il n’est donc pas surprenant que les années 2020 se traduisent par une double contraction. Le nombre de titres se réduit fortement et les rythmes de publication ralentissent. Par exemple, 39/45 Magazine passe progressivement d’un rythme mensuel à bimensuel puis trimestriel.
La multiplication de l’offre n’apparaît plus comme la condition de la pérennité. C’est pourquoi la spécialisation fine et la maîtrise du rythme deviennent des facteurs plus déterminants que la prolifération.
Conclusion
Depuis les années 1950, la presse consacrée à la Seconde Guerre mondiale évolue par cycles successifs. D’abord intégrée à la presse d’histoire généraliste, la période 1939/1945 s’autonomise progressivement pour devenir, à partir des années 1980, un secteur éditorial à part entière.
Son développement repose sur une équation simple mais exigeante : faire coïncider un contenu en phase avec les centres d’intérêt du moment et un format adapté aux habitudes de consommation de son époque. Lorsque ces deux conditions sont réunies, un titre peut s’imposer durablement. Lorsqu’elles se désynchronisent, la fragilité apparaît.
La spécialisation, la richesse iconographique et l’élargissement des sources ont longtemps constitué des leviers puissants. Cependant, la multiplication des titres, la saturation progressive du marché et la transformation des pratiques de lecture modifient en profondeur les équilibres économiques.
À partir des années 2000, la montée en puissance du numérique et la contraction du lectorat rendent plus visible encore cette tension structurelle. La pérennité d’un magazine ne dépend plus seulement de sa ligne éditoriale, mais de sa capacité à maîtriser son rythme, son positionnement et son modèle économique.
Les évolutions récentes ne marquent pas la disparition d’un champ éditorial. Elles traduisent son entrée dans une nouvelle phase de recomposition, où la spécialisation fine, la cohérence éditoriale et la maîtrise des coûts deviennent plus déterminantes que la prolifération des titres.
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