Abbeville 1940

Entre Amiens et l’embouchure de la Somme, Abbeville et ses environs sont le théâtre de violents combats pendant plus de deux semaines en mai et juin 1940 au cours de la Seconde Guerre mondiale en Europe. La bataille qui s’y déroule montre une armée française active, bien pourvue en chars qui agissent de façon groupée et dont les soldats se sacrifient avec courage. L’échec est néanmoins patent. Il symbolise les défauts français et britanniques de l’époque : commandement timoré, liaisons interalliées déficientes, luttes d’influences et de caractères entre les chefs, non maîtrise du déploiement et de l’emploi de grandes unités blindées, coordination tactique défaillante entre les différentes armes (infanterie, blindés, artillerie, aviation).

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Historique :

Contexte

Le 10 mai 1940, les Allemands lancent l’opération Fall Gelb et pénètrent au Luxembourg, en Belgique et aux Pays-Bas, trois pays alors officiellement neutres. En réaction, Français et Britanniques déclenchent la manœuvre Dyle-Breda qui consiste à établir la jonction avec l’armée hollandaise et à constituer une ligne défensive sur l’Escaut et la Meuse jusqu’à Sedan. Cependant, la progression allemande, aidée préalablement par des opérations aéroportées et spéciales, est trop rapide. Le canal Albert est franchi dès le premier jour de l’offensive tandis que plusieurs divisions blindées allemandes s’engouffrent dans les Ardennes.

Le 13 mai 1940, la ligne défensive prévue sur la Meuse par la manœuvre Dyle-Breda est franchie de force en plusieurs endroits de Houx à Sedan créant une brèche de près d’une centaine de kilomètres. Plusieurs divisions françaises sont envoyées pour boucher le trou et les aviations française et britanniques tentent de détruire les points de passage sur la Meuse. En vain. La 1ère Division Cuirassée (DCR) est laminée à Flavion, la 3ème Division Cuirassée (DCR) est bloquée à Stonne avec la 3ème Division d’Infanterie Motorisée. La Sambre et l’Oise sont forcées. La 2ème Division Cuirassée (DCR) y est sacrifiée en vain et la 1ère Division Légère Mécanique (DLM) rameutée de Hollande ne peut rien faire. La 4ème Division Cuirassée (DCR) intervient le 17 mai 1940 sur Montcornet, mais sans impact significatif sur le cours des opérations car trop éloignée du centre de gravité des opérations et surtout seule et bien trop faible.

14 mai 1941, pont du génie à Floing à côté de Sedan établi pour la 1. Panzer-Division lors du franchissement de la Meuse. Des prisonniers français sont emmenés vers l’arrière (BAMA, 146-1978-062-24)

Mais, derrière, il n’y a plus de réserve constituée immédiatement disponible. Dès lors, la progression allemande en direction de la Manche s’accélère. Saint-Quentin tombe le 18 mai 1940. Maurice GAMELIN, le commandant-en-chef français est remplacé par Maxime WEYGAND le 19 mai 1940. La guerre est désormais aux portes d’Abbeville…

Les Allemands s’emparent d’Abbeville et atteignent la côte

Au matin de 20 mai 1940, la 1. Panzer-Division s’empare d’Amiens peu défendue. Au même moment, la Luftwaffe bombarde violemment Abbeville causant d’importants dégâts matériels et de nombreuses victimes civiles. Quelques Belges sont fusillés sommairement, soupçonnés d’intelligence avec l’ennemi. En fin de journée, la 2. Panzer-Division pénètre dans la ville en ruines et s’empare des ponts restés intacts. Peu après, elle atteint la Manche à Noyelles-sur-Mer. Les forces alliées sont encerclées dans une gigantesque poche.

Le 21 mai 1940, des patrouilles sont envoyées reconnaître le terrain au sud de la Somme et commencer à établir un dispositif défensive pour prévenir toute contre-attaque française. Le même jour, la contre-attaque britannique d’Arras fait long feu.

Tentative française de dégagement de la poche du Nord à partir de la Somme

A partir du 22 mai 1940, le secteur et la tête de pont au sud de la Somme sont pris en charge par la 2. Infanterie-Division (mot.) libérant la 2. Panzer-Division qui doit remonter la côte en direction de Boulogne-sur-Mer et de Calais.

Le même jour, de retour d’un voyage sur le front, Maxime WEYGAND précise ses intentions : repli de l’armée belge sur l’Yser pour raccourcir le front et libérer des unités afin de contre-attaquer en direction d’Amiens. En même temps, il prévoit d’attaquer à partir de la Somme pour se porter à leur rencontre. Une contre-attaque en direction de Cambrai est également planifiée. Le 23 mai 1940, cette dernière est lancée mais échoue dans la journée. De leur côté les Allemands sont déjà aux portes de Boulogne-sur-Mer et font peser un risque d’enveloppement à l’ensemble des forces alliées. Les Britanniques évacuent alors Arras, agrandissant de facto le corridor allemand qui coupe les forces alliées en deux. De son côté, la 7ème Armée débute son offensive à partir du sud de la Somme. C’est ainsi qu’ayant échappé de Hollande, des restes du 27ème GRDI reçoivent l’ordre de se diriger sur Abbeville. Ici comme ailleurs, l’attaque française est bloquée. La 2. Infanterie-Division (mot.) tient toujours la tête de pont et la ville.

Prisonniers britanniques à Calais : la remontée des divisions blindées allemandes de la Somme vers Boulogne et Calais entraine un repli des unités britanniques vers le nord hypothéquant agrandissant le corridor allemand qui coupe les armées alliée hypothéquant toute réussite d’une tentative de dégagement (BAMA, 183-B14898, Horster)

Les attaques reprennent le 24 mai 1940, chaque camp recevant continuellement des renforts. Cependant, la situation dans la poche et le manque de résultats concrets sur la Somme entraînent une suspension des tentatives de dégagement le soir même.

Réduire les têtes de pont allemandes sur la Somme !

Alors que l’espoir de dégager les unités encerclées dans la Nord s’éloigne, il paraît de plus en plus nécessaire de construire une solide ligne défensive sur la Somme en vue des prochaines opérations. La réduction des têtes de pont allemandes devient la priorité.

Le 25 mai 1940, les premiers éléments des 2ème et 5ème Divisions Légères de Cavalerie (DLC) prennent ainsi position au sud de la Somme en face de la tête de pont allemande d’Abbeville et jusqu’à Saint-Valéry-sur-Somme.

Le 26 mai 1940, devant la dégradation de la situation militaire au nord et l’absence de résultats concrets des contre-attaques françaises menées sur la Somme, les Britanniques enclenchent l’opération Dynamo pour évacuer la British Expeditionary Force (BEF). Les premiers éléments de la 1st Armoured Division arrivent également au sud de la Somme. Un projet de contre-attaque franco-britannique est planifiée pour le lendemain.

Sept jours après la prise d’Abbeville par la 2. Panzer-Division, les Alliés lancent enfin le le 27 mai 1940 une contre-attaque d’envergure avec des éléments de la 1st Armoured Division et des 2ème et 5ème Divisions Légères de Cavalerie (DLC). Mais dans les faits, faute de coordination, la 1st Armoured Division s’engage seule et est rapidement bloquée par la 2. Infanterie-Division (mot.) avant qu’elle ne soit relevée par la 57. Infanterie-Division. Les tensions sont vives entre Français et Britanniques. Le lendemain 28 mai 1940, la 4ème Division Cuirassée (DCR) est engagée sur la tête de pont d’Abbeville tandis que la 2ème Division Cuirassée (DCR) attaque en direction d’Amiens. Alors que les forces encerclées au nord se sacrifient, il faut coûte que coûte nettoyer le sud de la Somme de toute présence allemande pour pouvoir assurer un front solide. Les combats de cristallisent autour du village de Huppy, point avancé de la tête de pont allemande à une dizaine de kilomètres au sud d’Abbeville. Les 46ème et 47ème Bataillons de Chars de Combat (BCC) sont à la pointe de l’attaque. Malgré des pertes conséquentes, la 57. Infanterie-Division conserve le village dans ses mains à la fin de la journée. L’attaque repart le 29 mai 1940 avec un support de la 1st Armoured Division et des 2ème et 5ème Divisions Légères de Cavalerie (DLC). La défense allemande vacille et la tête de pont se réduit considérablement. Tous les espoirs sont donc permis côté français.

Le 30 mai s’annonce comme une journée décisive. Attaques et contre-attaques s’enchaînent de part et d’autre toute la journée. Les Allemands voient arriver les premières pièces de 8,8cm Flak du Flak-Regiment 36. Côté français, des tensions apparaissent dans les états-majors en raison notamment du caractère affirmé de De GAULLE. A la fin de la journée, la 4ème Division Cuirassée (DCR) est épuisée et la 57. Infanterie-Division s’accroche désespérément aux derniers arpents de la tête de pont.

Incapable de fournir un nouvel effort offensif, la 4ème Division Cuirassée se retire le 31 mai 1940 relevée par la 51st (Highland) Infantry Division. Le front se calme en attendant un nouvel assaut… Alors les derniers combats se terminent à Dunkerque, la dernière offensive alliée sur Abbeville débute le 4 juin 1940 avec les Ecossais et la 2ème Division Cuirassée appuyée par des éléments de la 31ème Division d’Infanterie. Nouvel échec. La 57. Infanterie-Division reste maître du terrain.

Fall Rot, les combats s’éloignent, l’Occupation s’installe…

Le 5 juin 1940, les Allemands déclenchent la seconde partie de la bataille de France en lançant le premier volet de l’opération Fall Rot. De la mer à Abbeville, le II. Armee-Korps s’élance à l’assaut de la 51st (Highland) Infantry Division. A partir de la tête de pont, la 57. Infanterie-Division est cette fois-ci à l’attaque. Le front allié est repoussé plus au sud à une quinzaine de kilomètres au sud de la Somme. Le terrain reconquis durant les précédentes contra-attaques est déjà abandonné. La Somme ne représente plus une ligne de défense, la Ligne Weygand est percée. Alors que les combats s’éloignent, Abbeville entre dans une nouvelle phase, celle de l’Occupation.

Bibliographie :

Dans l’historiographie, l’action de la 4ème Division Cuirassée (DCR) et son chef Charles DE GAULLE dominent l’historiographie des combats pour Abbeville. La bataille ne peut pourtant se résumer à son seul engagement qui mérite d’ailleurs une analyse critique.

Le livre de Thierry CHION et de Jérôme FAUQUET (Abbeville, un matin de mai) est l’une des rares publications à traiter en détail la chute d’Abbeville et les conséquences du bombardement de la Luftwaffe dans les heures qui précèdent l’entrée de la 2. Panzer-Division. Il décrit ensuite très bien les différentes contre-attaques alliées avec une iconographie très complète. Le livre de Henri de WAILLY (L’offensive blindée alliée d’Abbeville), plus académique, retrace l’ensemble des tentatives alliées pour reprendre aux Allemands la tête de pont au sud de la Somme et comprend une analyse critique fouillée et argumentée. Gérard SAINT-MARTIN propose lui aussi un récit et une analyse des engagement des 4ème et 2ème Divisions Cuirassées à Abbeville avec un angle de vue plus flatteur pour l’action de Charles DE GAULLE.

La contribution britannique est également essentielle dans les combats de la tête de pont d’Abbeville. Les ouvrages de Robert FORCZYK (Case Red, The Collapse of France) et de Richard DOHERTY (None Bolder, The History of the 51st Highland Division in The Second World War) apportent aussi un angle de vue intéressant.

En ce qui concerne l’ensemble des opérations liées à Fall Gelb ou à Fall Rot, les ouvrages de Jean-Yves MARY apportent de précieux éclairages et une iconographie exceptionnelle.

Enfin, les magazines spécialisés proposent régulièrement des articles sur la bataille d’Abbeville. Parmi eux, Histoire de Guerre n°55 propose un très bon dossier sur l’engagement de la 2ème Division Cuirassée (DCR) le 4 juin 1940.

Loïc BECKER, Les quatre tournants de la campagne de France, là ou (presque) tout s’est joué, in Ligne de Front n°86 (Caraktère, 2020) : article de dix pages tentant d’illustrer la défaite française lors des opérations à l’Ouest en mai/juin 1940 face à l’opération Fall Gelb au travers de quatre exemples (dépassement du haut-commandement français concernant la traversée allemande des Ardennes pendant que la manoeuvre Dyle-Breda se met en place, Montcornet, Lille et Abbeville) – Texte, cartes, photos, profils couleurs.

Jean-Robert GORCE, 4 juin 1940, la 2e Division Cuirassée à Abbeville, in Histoire de Guerre n°55 (Histopresse, 2005)

Ronald McNAIR, La bataille de la Somme, un témoin, Robert Job, in 39/45 Magazine n°59 (Heimdal, 1991)

Liens externes :