10 mai 1940, la vraie guerre commence à l’Ouest

Après plus de huit mois de Drôle de Guerre, les Allemands déclenchent l’opération Fall Gelb. Entre-temps, l’Allemagne et l’URSS dépècent la Pologne sans que ses alliés ne lui portent véritablement assistance. Avec l’opération Weserübung, le III. Reich s’empare du Danemark et contrôle la Norvège au nez et à la barbe des Britanniques et des Français qui ont déjà un temps de retard. L’URSS suit la même dynamique d’expansion territoriale. Elle fait la guerre à la Finlande et se prépare à agir dans les Pays baltes et en Bessarabie.

Image de couverture du jeu de simulation sur carte (wargame) France 1940 édité par Avalon Hill en 1972.
Illustration de couverture du jeu de simulation France 1940 – (c) Avalon Hill

Afin de s’affranchir de l’obstacle représenté par la Ligne Maginot, les Allemands se donnent de la liberté de manœuvre en planifiant l’invasion des Pays-Bas, de la Belgique et du Luxembourg, trois pays alors neutres. Français et Britanniques, dans une posture toute défensive, se préparent à porter secours à ces trois nations (manœuvre Dyle-Breda), même si les plans conduisent à laisser à l’adversaire une part de leur territoire.

De longs débats ont procédé à l’élaboration du concept opérationnel de Fall Gelb. Au moment d’ouvrir les hostilités, les débats sont clos, le temps n’est pas à la polémique. Rien de tel de l’autre côté ! Le Président du Conseil français Paul REYNAUD pense à démissionner, le général-en-chef Maurice GAMELIN est sur la sellette et l’homme des accords de Munich, le Premier Ministre britannique Neville CHAMBERLAIN abandonne le pouvoir. Tout un symbole…

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Les ponts : la clef des premières heures

Différentes coupures humides barrent les axes de progression allemands : la Meuse, le canal Juliana, le canal Albert. Elles peuvent s’avérer fatales au plan allemand si les ponts sont détruits et qu’elles doivent être franchies de force. En effet, en envahissant trois pays neutres, l’Allemagne prend le risque de voir grossir le nombre d’unités qui lui sont opposées. D’où la nécessité de mettre hors d’état de combattre le plus rapidement possible ces armées pour se concentrer sur la cible principale : la France. Globalement, ces opérations sont couronnées de succès. A quelques kilomètres de la frontière germano-hollandaise, le pont de chemin de fer de Gennep est capturé par un commando. La chute du Fort d’Eben-Emael symbolise cette réussite mais ne doit pas cacher l’importance des autres points de franchissement conquis. Au nord des Ardennes, l’armée allemande s’empare sans difficulté des premiers obstacles qui auraient pu ralentir son tempo. Seule déconvenue, les ponts de Maastricht et de Kanne sautent. Mais la prise de ceux Veldwezelt et de Vroenhoven la voie à la 4. Panzer-Division pour avancer vers Tongres et Hannut/Gembloux.

L’Attaque silencieuse, un ouvrage indispensable pour comprendre comment les Allemands s’emparent des pont du canal Albert.

Fallschirmjäger sur la Hollande !

Pour accélérer la chute des Pays-Bas, les Allemands comptent sur l’effet stratégique de leur parachutistes et l’utilisation de planeurs. Cet assaut aéroporté mobilisé les 7. Flieger-Division et 22. Luftlande-Division. La Haye et Rotterdam sont visées. A La Haye, aucun des aérodromes visés n’est capturé et les pertes sont importantes parmi les assaillants. Nombre de Junkers Ju 52 sont abattus ou détruits au sol. La situation est meilleure à Rotterdam. Surtout, les ponts de Dordrecht, de Moerdijk et à Rotterdam même sont pris intacts. La réaction hollandaise est forte. La survie des troupes aéroportées dépend de l’arrivée du gros de troupes qui s’élancent de la frontière. Cela fait plus de cent kilomètres à parcourir !

Luxembourg, la Ligne Schuster se ferme malgré les commandos allemands…

A l’autre extrémité de la zone d’assaut, le Luxembourg ne représente pas une menace militaire sérieuse pour les Allemands. Le risque principal est l’activation des barrages de la Ligne Schuster destinés à bloquer les axes routiers à la frontière du Duché. Plusieurs commandos sont envoyés dans la nuit pour empêcher ler mise en oeuvre. C’est un échec, l’alerte est donnée une heure avant l’attaque principale.

Déclenchez la manœuvre Dyle-Breda !

L’attaque allemande et la violation des pays neutres ne surprend personne côté français et britannique. Les plans sont prêts. D’ailleurs, les Allemands envoient un mémorandum aux gouvernements hollandais et belges pour les prévenir quelques minutes avant l’assaut. Le prétexte est bien entendu fallacieux. C’est la manoeuvre Dyle-Breda qui consiste à se porter au secours de la Belgique pour établir une ligne de défense s’appuyant sur une ligne allant d’Anvers à Namur puis sur la Meuse jusqu’à la Ligne Maginot. Et si possible établir une jonction avec l’armée hollandaise retranchée derrière Moerdijk. L’assaut aéroporté allemande rend déjà caduque cetteavant l’arrivée du gros des troupes allemandes.

Afin de laisser le temps aux divisions d’infanterie de se mouvoir, de s’installer sur les positions définies et d’aménager leurs positions, les divisions de cavalerie ont pour mission de se porter en avant du dispositif et de freiner l’avance allemande. En fin de matinée, les premières unités pénètrent en Belgique et au Luxembourg.

Le plan prévoit le débarquement de la 68ème Division d’Infanterie à Walcheren et à Zuid Beveland. En tête de la 7ème Armée, la 1ère Division Légère Mécanique (DLM) se lance en direction de Breda et ses pointes avancées font la jonction avec l’armée hollandaise en soirée. La British Expeditionary Force (BEF) s’élance aussi en partant en début d’après-midi. Le Corps de Cavalerie a pour mission de couvrir la trouée de Gembloux pour laisser le temps à la 1ère Armée de s’installer sur la Dyle. Les 3ème et 2ème Division Légères Mécaniques (DLM) accomplissent leur progression sans difficulté majeure.

La 9ème Armée doit couvrir la Meuse. Pour cela, elle lance dans les Ardennes la 4ème Division Légère de Cavalerie (DLC), la 5ème Division d’Infanterie Motorisée (DIM), la 1ère Division Légère de Cavalerie (DLC), la 3ème Brigade de Spahis qui doit assurer la liaison avec la 5ème Division Légère de Cavalerie (DLC) appartenant à la 2ème Armée et qui doit couvrir les approches de la position avancée de Montmédy. Les premiers éléments des 18ème et 22ème Divisions d’Infanterie atteignent la Meuse en fin de journée. La 61ème Division d’Infanterie prend ses positions de guerre.

De son côté, la 2ème Armée doit se porter sur la Semois dans les Ardennes. Elle lance également ses 5ème et 2ème Divisions Légères de Cavalerie (DLC).

Course contre la montre aux Pays-Bas

Au nord des Pays-Bas, la 1. Kavallerie-Division s’enfonce à l’intérieur du pays sans rencontrer de réelle opposition. Les 207. Infanterie-Division, 227. Infanterie-Division et la Leibstandarte SS Adolf Hitler s’avancent en direction d’Arnhem.

Malgré le succès des commandos à Gennep qui lui ouvrent le passage, la 256. Infanterie-Division piétine. La 9. Panzer-Division ne peut pas encore s’élancer en direction de Moerdijk

Les Allemands forcent sans difficulté le Canal Albert

Grâce aux actions de la nuit, plusieurs points de passage du canal Albert sont tombés intacts aux mains des Allemands. Compte-tenu de la destruction des ponts de Maastricht, plusieurs divisions les rejoignent mais seulement dans l’après-midi, dont la 4. Panzer-Division, qui peuvent ainsi déjà se porter sur la rive ouest.

Le Mémorial de la bataille de France, une fresque richement illustrée en quatre volumes pour découvrir au jour le jour les combats de mai et juin 1940.

Coups de main dans les Ardennes

L’effort principal allemand repose sur la traversée des Ardennes et le franchissement en force de la Meuse entre Dinant et Sedan afin d’envelopper l’ensemble des unités franco-britanniques avancées en Belgique. Tout comme dans les Pays-Bas, la clef du succès réside dans la vitesse d’exécution afin que les Alliés ne puissent ni se rendre compte de la manœuvre, ni avoir le temps de préparer une solide défense sur le fleuve.

Là aussi, les état-majors imaginent des actions spéciales pour faciliter la progression des divisions blindées chargées de progresser à travers le massif ardennais. La première prend le nom de « NiWi« . Elle consiste à déposer des hommes de l’Infanterie-Regiment Großdeutschland par Fieseler Fi 156 et à s’emparer de Nives et de Witry, villages situés au sud de Bastogne et sur l’axe Martelange-Neufchâteau. L’opération est un succès mais en coupant des lignes de communication, les Allemands entravent des ordres de repli destinés aux Chasseurs ardennais…

Plus au sud, au Luxembourg, la 34. Infanterie-Division reçoit la mission de protéger la progression de la Panzergruppe von Kleist d’une éventuelle réaction française. Pour ce faire, elle met sur pied cinq commandos déposés également par Fieseler Fi 156 pour tenir cinq points de passage en attendant que le gros de la division arrive. Aux premières heures du jour, à quelques kilomètres seulement de la frontière française et devant des civils médusés, les Allemands déposés par rotation par la voie des airs installent des bouchons à Bornicht, Aessen, Foetz, Mechelacker et Hau.

D’Allemagne, les unités franchissent la frontière avec le Luxembourg sans opposition. L’échec des commandos de la nuit pour empêcher le verrouillage des obstacles de la Ligne Schuster n’est pas rédhibitoire. Les équipes de démolition et les pontonniers se mettent immédiatement au travail. Aucune menace militaire. ne les perturbe.

Combats de rencontre dans les Ardennes

De la Vesdre (Weser) à la frontière entre l’Allemagne et la France, quinze divisions d’infanterie et cinq divisions blindées sur ruent à l’assaut des Ardennes en direction de la Meuse et de la frontière du Luxembourg avec la France. Côté belge, les Chasseurs ardennais ont pour mission de mener des actions de retardement et de destruction pour ralentir l’avance et laisser le temps aux unités alliées de s’installer en force sur la Meuse et dans la trouée de Gembloux. Pour cela, ils reçoivent également le support des unités françaises destinées à couvrir également l’installation du gros des troupes sur le fleuve. Quelques combats ont lieu à Trois-Ponts et à Rochelinval avec les 8. et 28. Infanterie-Divisionen. Les Chasseurs ardennais bloquent la 7. Panzer-Division quelques heures à Chabrehez l’empêchant d’atteindre l’Ourthe comme prévu. La 2. Panzer-Division doit forcer un bouchon à Strainchamps alors que la 1. Panzer-Division perd du temps à Bodange. Mais elle parvient à établir la jonction avec les hommes de l’opération NiWi sur lesquels ont buté les premier éléments d’éclairage de la 5ème Division Légère de Cavalerie (DLC).

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A Arlon, la 2ème Division Légère de Cavalerie (DLC) occupe le matin puis abandonne sans combat dans l’après-midi Arlon. A Vance, elle établit en milieu de matinée avec la 10. Panzer-Division. A Etalle, les combats durent une partie de la journée. A Villers-sur-Semois, des Sturmgeschütz (StuG) III connaissent leur baptême du feu.

Au Luxembourg, compte tenu du peu de distance à parcourir, la 3ème Division Légère de Cavalerie (DLC) est l’unité française qui est la plus engagée en ce premier jour de campagne. Elle détruit le commando allemand à Hau, mais se heurte rapidement à la 76. Infanterie-Division qui s’empare également de la position du Stromberg aux dépends de la 2ème Division d’Infanterie (DI). Sa tentative de s’emparer d’Esch-sur-Azette est un échec. Le carrefour d’Aessen est par contre forcé mais l’avance ne peut pas se poursuivre.

Un livre lumineux pour tout saisir des occasions manquées au Luxembourg aux deux premiers jours de l’offensive allemande par les Ardennes

Bilan de la journée

Au soir du 10 mai 1940, chaque camps peut se satisfaire de la situation. Les Allemands semblent agir exactement comme anticipé par les Français. La manœuvre Dyle-Breda répond donc parfaitement à la situation ainsi perçue. Côte allemand, la progression est partout satisfaisante. Aucun coup d’arrêt n’est à déplorer. La situation la plus délicate se trouve à La Haye où les parachutistes sont particulièrement vulnérables et ne peuvent tenir leurs positions. Les différents commandos ont globalement réussi leurs missions de faciliter l’avance du gros des unités. Les quelques échecs ne mettent pas en péril le déroulement des opérations.

Mais pour chaque camp, la victoire ne se dessine pas encore. Un retard dans la progression en Hollande peut être fatale aux parachutistes et entraîner un point de fixation en-dehors de l’axe d’effort principal. La résistance des Chasseurs ardennais dans les Ardennes en quelques endroits montrent qu’il est relativement facile de freiner l’avance allemande avec peu de moyens. Mais encore faut-il en avoir la volonté… L’engagement des 2ème et 5ème Divisions Légères de Cavalerie (DLC) représentent la plus grande occasion perdue de perturber le plan allemand au cours de ces premières heures et de menacer l’avance sur Sedan.

La dynamique est cependant clairement allemande. La Wehrmacht ose des opérations spéciales qui ont un impact autant psychologique que militaire. Elle prend des risques mais bénéficie d’une planification exemplaire. L’implication des officiers supérieurs en première ligne, comme le montre la mort au combat d’un chef de corps de la 10. Panzer-Division, raccourcit la boucle de décision et d’action. Le fossé est immense entre la culture de commandement allemande et française. Cette différence va peser très lourd dans les toutes prochaines journées…

Côté politique, Paul REYNAUD reste finalement à son poste, Maurice GAMELIN aussi. Par la force des choses. De l’autre côté de la Manche, Winston CHURCHILL prend les rennes du 10 Downing Street. Même si le moment n’est pas idéal pour changer, la France fait le choix de la continuité par défaut. La Grande-Bretagne démontre qu’un bon changement ne sait attendre plus longtemps.