Impressions d’Ukraine (II) – Mimétismes et divergences

24 février 2022, Vladimir POUTINE ordonne à son armée d’envahir l’Ukraine, pays voisin, après des mois de préparation, de concentration de forces et de tensions diplomatiques. C’est le début d’une guerre conventionnelle de haute intensité comme le continent européen n’en a pas connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit également du premier conflit symétrique entre armées modernes depuis la première guerre du Golfe en 1990/1991 et de l’invasion de l’Irak en 2003 par les Etats-Unis même si le rapport de force n’était déjà plus le même que treize ans auparavant. De quoi nourrir nombre comparaisons, d’établir des parallèles, mais aussi d’éclairer le passé à la lumière du présent. Pour ce deuxième article, quelques points de comparaisons, mais aussi de divergence entre les deux conflits…

De nombreux points de rencontres

Les préparatifs

Réunir discrètement une force d’invasion aux frontières du pays visé reste une gageure, aujourd’hui encore plus qu’hier. Si les mouvements massifs de troupes se masquent difficilement, il ne reste que l’intoxication de l’adversaire pour l’induire en erreur sur ses intentions réelles.

Assurément, les mouvements de troupes russes ne passent pas inaperçus en 2021 et 2022 au point d’alerter la communauté internationale avertie ouvertement par les Etats-Unis. La Russie tente de masquer ses intentions réelles en prétextant de grandes manœuvres, y compris en Biélorussie. Quelques jours avant le déclenchement des hostilités, l’état-major laisse même filtrer l’information qu’elles sont désormais terminées et montre un long convoi ferroviaire rempli de matériel militaire rentrant soi-disant dans ses casernements.

Au printemps 1941, le Troisième Reich se retrouve dans une situation similaire. Alors que ses armées viennent de conquérir la Hollande, la Belgique, le Luxembourg et la France un an auparavant, alors que la guerre continue avec la Grande-Bretagne, qu’il faut intervenir dans les Balkans et en Afrique du Nord pour porter secours à son allié italien en difficulté, la Wehrmacht transfère massivement ses principaux commandements opérationnels et ses forces armées en Pologne et en Roumanie, sans parler des préparatifs logistiques (constitution de stocks, de bases et de voies). Les conditions de sécurité sont draconiennes, une telle concentration reste malgré tout impossible à cacher totalement surtout qu’elle s’accompagne d’un processus de conditionnement des unités tant sur le plan opérationnel que psychologique.

Il faut l’aveuglement du maître du Kremlin de l’époque, Joseph STALINE, qui refuse de voir les signes avant-coureurs, les avertissements de ses services et ceux de Winston CHURCHILL. Les Allemands tentent également d’intoxiquer leurs adversaires en continuant à parler de nouveaux accords ou en laissant filtrer qu’ils mettent à leurs forces à l’abris des Britanniques. Quand la Wehrmacht attaque le 22 juin 1941, l’Armée rouge se trouve pourtant prise par surprise. Ses dispositions et la concentration de ses avions sur ses terrains d’aviation va permettre à la Luftwaffe d’en neutraliser une bonne partie dès les premières heures de l’opération Barbarossa. De peur de provoquer le Troisième Reich, l’URSS ne prend aucune disposition particulière qui peu servir de prétexte.

Si les préparatifs militaires, mais aussi diplomatiques, comme le renforcement des liens avec la Biélorussie ou les discussions directes entre Vladimir POUTINE et Xi JINPING à l’occasion de l’ouverture des Jeux olympiques, renvoient à ceux effectués par les Allemands en vue de l’invasion de l’URSS, la réaction ukrainienne diffère de celles des Soviétiques. Prévenus probablement dans le détail par les services de renseignement américains et étant quand même sur le qui-vive malgré les appels au calme de Vlodymyr ZELENSKY, les Ukrainiens semblent avoir pris un certain nombre de dispositions leur permettant d’absorber le choc puis de réagir à l’attaque brusquée russe. L’Histoire dira dans quelle situation d’alerte se trouve l’armée ukrainienne au moment où les premiers missiles tombent sur les infrastructures ukrainiennes et que les premières unités franchissent les différentes frontières.

Quelques lectures indispensables pour comprendre l’étendue des préparatifs et la surprise opérationnelle du déclenchement de l’opération Barbarossa :

  • David E. MURPHY, Ce que savait Staline, l’énigme de l’opération Barberousse [Stock, 2006]
  • Roger MOORHOUSE, Le pacte des diables [Buchet Chastel, 2020]
  • Jean LOPEZ & Lasha OTKHMESZURI, Barbarossa, 1941, la guerre absolue [Passés composés, 2019]
  • Georges BERNAGE, Du pacte germano-soviétique à Barbarossa [39/45 Magazine n°368 (Heimdal, 2021)]

Le narratif

Justifier le déclenchement d’une guerre impose quelques acrobaties dialectiques. Il faut motiver en interne et légitimer son action vis-à-vis des autres pays. A l’évidence, Vladimir POUTINE prépare son coup depuis longtemps. Ses arguments reposent sur la figure assez classique de se sentir menacé, soit par la menace d’une action militaire sur ses propres intérêts (en l’occurrence les républiques séparatistes du Donbass et du Donets, voire la Crimée annexée depuis 2014), soit par le développement d’armes prohibées à l’instar des accusations formulées par les Américains contre l’Irak en 2003. Fidèle à la logique stalinienne en place depuis 1945 de jeter l’opprobre sur ses adversaires en les qualifiant de « nazis », Vladimir POUTINE utilise exactement la même dialectique à l’encontre du pouvoir ukrainien.

On notera également le parallèle entre l’entrée des Soviétiques en Pologne en application des clauses secrètes du Pacte germano-soviétique et le motif officiel de l’époque de stabiliser des régions réduites au chaos par le conflit entre l’Allemagne et la Pologne.

Adolf HITLER use également l’arguments très similaire de l’attaque préventive pour justifier l’agression qu’il commet avec l’opération Barbarossa alors que le Troisième Reich et l’URSS sont liés par le pacte germano-soviétique qui permet aux d’étendre par la force ou la menace militaire leurs sphères d’influence (le Pologne pour les deux pays, les pays baltes, la Finlande, la Bessarabie pour l’URSS). La question civilisationnelle et idéologique prend ensuite le pas au fur et à mesure que le guerre en URSS s’enlise.

La question du faux prétexte revient en force que ce soit pour donner un prétexte à la Russie d’attaquer ou à la Biélorussie de s’engager également. Mais nouveauté, la dénonciation est également utilisée de façon proactive.

De l’importance du choc initial

Réussir son attaque initiale ne signifie pas forcément gagner, mais cela permet tout du moins de marquer des points ou d’éviter d’en perdre…

Les premières heures de l’attaque russe du 24 février 2022 en Ukraine restent un échec total qui rend possible la poursuite de la résistance de l’adversaire. Ce ratage manifeste compromet le déroulement du plan initial, les chances de victoire stratégique et géopolitique. S’il est connu que les meilleurs plans ne résistent pas ou peu à l’épreuve du combat en raison des frictions inhérentes à ce genre d’actions et des réactions des parties prenantes (l’adversaire bien sûr mais aussi des alliés et des neutres), les journées de 24 au 26 février 2022 ressemblent très peu au succès de celles du 10 au 13 mai 1940 lors du déclenchement de Fall Gelb.

Par son patinage excessif, les retards occasionnés et les pertes subies, le démarrage de l’offensive russe ressemble à s’y méprendre aux ratés qui caractérisent les débuts de l’opération Wacht am Rhein / Herbstnebel dans les Ardennes. La 6. Panzer-Armee reste désespérément bloquée devant les Hautes Fagnes ou Rocherath-Krinkelt tandis que Stavelot repasse rapidement dans les mains américaines. Il ne reste aux Allemands plus qu’à lancer la Kampfgruppe Peiper sur le long chemin encaissé de la vallée de l’Amblève pour tenter d’emporter la décision. Sauf que faute de pouvoir manœuvrer, la groupe de combat se retrouve à la merci d’attaques aériennes, voit ses flancs menacés, ses routes logistiques coupées et dans l’impossibilité de se déployer pour passe outre un point de blocage un peu sérieux.
Comme dans les Ardennes, la volonté et leur capacité de faire sauter les ponts devant l’avance russe permet de gagner du temps, que ce soit au nord de Kiev ou à Henichesk.

La lenteur de la progression de la 1ère Armée blindée de la Garde qui piétine devant Kharkiv peut faire aussi penser aux deux jours perdus par la 5. Panzer-Armee pour venir à bout des premières lignes américaines sur l’Our. L’avance peut se poursuivre, mais l’adversaire en infériorité numérique gagne un temps précieux pour se réorganiser et réagir alors que chaque heure qui passe pour l’attaquant l’éloigne de l’atteinte de ses objectifs opérationnels et rend de plus en plus risquée sa prise d’initiative.

Quelques lectures indispensables pour comprendre l’échec total allemand dans les premières heures de la contre-offensive des Ardennes, malgré une impression trompeuse de l’historiographie :

Les villes et agglomérations au cœur des combats

Chevaux de frise, hérissons tchèques, cocktails Molotov… Le parfait arsenal de la défense est de sorti pour bloquer ou canaliser l’avance de l’adversaire, sans compter la transformation des bâtiments en autant de points de tir pour snipers, missiles antichars, etc.

La destruction massive des zones urbaines en ruines facilitent la défense. Les sièges de Marioupol, Kharkiv voire de Kiev renvoient aux batailles de Stalingrad, Budapest et de Berlin. Dès lors que l’adversaire a le temps de s’enfermer dans les villes et possède la volonté de combattre, le coût de la conquête peut être sacrément élevé pour l’assaillant.

Une ville assiégée peut ralentir l’adversaire et immobilisé des troupes (Marioupol joue exactement le rôle de Stalingrad quand la 6. Armee résiste jusqu’au bout pour laisser aux Allemands de reconstituer un front cohérent). Un sacrifice qui peut être utile pour fixer l’ennemi (la première partie de la bataille de Stalingrad) ou retarder l’ennemi (comme à Lille en 1940 ou la seconde partie de la bataille de Stalingrad).

Il n’en reste pas moins qu’une garnison assiégée est condamnée si elle n’est pas dégagée à temps, surtout si les possibilités de la ravitailler sont inexistantes. A Stalingrad (opération Wintergewitter) ou à Budapest (opération Konrad I, II, III et IV), les Allemands tentent bien de sauver les garnisons encerclées, mais en en vain.

La guerre de haute intensité impacte de facto les civils. Il ne s’agit plus de quelques dégâts collatéraux ponctuels, mais d’une vie quotidienne civile en temps de guerre : les alertes, les abris, les pénuries… Une dimension qui reste trop souvent dans l’ombre de l’historiographie.

De quoi lire ou relire quelques classiques :

Tracts, pamphlets, décorations, avis funéraires et communiqués

C’est un véritable florilège ! La tracts, affiches, et pamphlets inondent non pas les imprimeries mais les réseaux sociaux. Chaque belligérant en produit à la pelle. Seule différence avec la Seconde Guerre mondiale : leur production est facilitée et leur diffusion est instantanée grâce au digital…

De façon très traditionnelle, les armées impliquées au combat réactivent la palette traditionnelle des honneurs aux militaires – commandants ou non – vivants et morts au champ d’honneur par le biais de citations et décorations. Les avis funéraires, publiés et diffusés désormais sur les réseaux sociaux rappellent ceux des conflits précédents.

Die OKW gibt bekannt… Les belligérants, tout comme ceux de la Seconde Guerre mondiale, produisent des communiqués officiels sur l’évolution des combats et leur perception des événements. La guerre des communiqués bat son plein tant côté russe que côté ukrainien. Chaque camp fournit en en effet deux à quatre fois par jour sa vision de l’évolution de la situation et diffuse des vidéos mettant en avant ses exploits.

Voilà qui revient au temps où la Wehrmacht émettait quotidiennement son rapport de situation et des actualités cinématographiques. Le concept n’a pas changé, seuls les supports, la vitesse de diffusion et les moyens d’influence évoluent pour tenir compte d’internet, des réseaux de téléphonie mobile et des réseaux sociaux.

La haute intensité, ce sont également tous ces aspects.

Ruptures technologiques

Les combats en Ukraine mettent en œuvre des matériels qui voient leur utilisation devenir massive durant la seconde Guerre mondiale : les chars bien sûr, mais aussi les lance-roquettes multiples, les canons autoportés, les armes antichars individuelles. D’autres voient le jour entre 1939 et 1945, mais connaissent leur maturité technique et opérationnelle durant la Guerre froide : missiles sol-sol, missiles antiaériens, missiles antichars, avions à réaction, hélicoptères…

Bien entendu, les munitions ont gagné en précision, en puissance de destruction et aussi en portée au point que les zones de sécurité ne sont plus les mêmes. L’environnement électronique et numérique de la zone de combat s’est profondément modifié.

Ce qui frappe peut-être le plus, c’est l’utilisation massive des drones au combat, y compris au niveau tactique, et pas uniquement pour collecter du renseignement. La question n’est plus uniquement la maîtrise de l’espace aérien concernant les aéronefs, mais la possibilité ou pas d’utiliser la hauteur pour renseigner, cibler ou détruire un objectif particulier. Une véritable révolution semble-t-il, pas seulement valable pour des raids des forces spéciales dans des conflits asymétriques, contre des groupes terroristes par exemple.

La guerre en Ukraine est l’occasion pour les puissances de l’OTAN de confronter certains de leurs armements et de leurs doctrines à celle de l’armée russe. Après deux décennies engoncées dans des conflits asymétriques, l’invasion russe accélère le retour en force de la haute intensité. Un champ d’expérimentation similaire à celui de l’Espagne durant la guerre civile pour les armées soviétiques et allemandes.

Météorologie et géographie

L’Ukraine est une terre de bataille de la Seconde Guerre mondiale. En 1941 durant l’opération Barbarossa, en 1942 autour de Kharkiv et en Crimée en préambule de Fall Blau, en 1943 toujours à Kharkiv, dans le Donbass et sur le Dniepr, en 1944 encore dans l’Ukraine occidentale.

Outre des localités et un terrain bien connus des amateurs (faut juste s’habituer à convertir les noms entre le Russe, l’Allemand et l’Ukrainien actuel), la nature du terrain et le climat divergent des expériences militaires des dernières décennies. Celles-ci sont plutôt typées jungle asiatique, déserts africains ou moyen-orientaux, montagne afghanes. Dans le cas présent, c’est le retour des plaines, des forêts, des marais, des grandes coupures humides, des littoraux, des centres urbains densément peuplés et fortement industrialisés.

C’est le grand retour de la météorologie propre à l’Ukraine : le froid, la neige, la boue… avant les grandes chaleurs de l’été. Des phénomènes qui rythment les opérations durant la Seconde Guerre mondiale et qui influent significativement sur l’attaquant et le défenseur.

Mobilisation générale, résistance et légions de volontaires étrangers

Les similitudes entre la guerre d’Ukraine de 2022 et la Seconde Guerre mondiale ne s’arrêtent pas à la question des armements et des affrontements. L’Ukraine décrète la mobilisation générale, de ses hommes mais aussi de toute sa population. Outre le fait d’intégrer des unités militaires, les civils participent au renforcement des positions défensives, à la fabrication de filets de camouflage, etc.

Dans les territoires occupés et sur la zone de front, les civils jouent un véritable rôle en communiquant des renseignements via les réseaux sociaux ou les dispositifs de communication mis en place par les autorités ukrainiennes. L’interconnexion des caméras de surveillance dans les villes et les espaces publics, l’utilisation des webcams et des téléphones portables pour filmer l’adversaire procurent des sources de renseignement bien plus rapide que l’envoi de croquis via des pigeons voyageurs ou des messages codés par TSF demandant un réseau formé et structuré.

Si l’appel aux populations occupées renvoie à la Résistance, la création par l’Ukraine de la Légion de volontaires étrangers fait plutôt penser aux contingents de volontaires européens qui s’engagent aux côtés des Allemands pour lutter contre le bolchévisme et une certaine idée de l’Europe. Dans les deux cas, au-delà des motivations des uns et des autres, l’appel aux contingents étrangers permet d’accroître les effectifs, ce qui est particulièrement utile quand les ressources sont déjà tendues.

Les Russes y recourent également, à travers des contingents tchétchènes par exemple ou à l’appel de volontaires syriens. Quand bien même les nations ne sont pas engagées directement, certains de leurs ressortissants le sont directement.

Pour la première fois depuis 1945, deux pays européens se retrouvent confrontés à la question du remplacement rapide et massif des pertes, voire à la reconstitution d’unités complètes anéanties sur le champ de bataille.

Produire et fournir des armes aux troupes

Un pays envahi ou plus faible militairement se retrouve assez vite en difficulté dès lors qu’il entre dans un conflit qui dure. Il faut en effet posséder la base industrielle, les approvisionnements et la technologie pour doter ses armées des matériels nécessaires en qualité et en nombre, sans compter le fait de réapprovisionner en munitions le front.

L’Ukraine dépend uniquement ou presque de l’extérieur. Les pays européens et les Etats-Unis engagent un véritable « Lend Lease ». Cette façon de soutenir activement un allié sans réellement combattre n’est pas nouvelle. Les Etats-Unis l’ont largement fait durant la Seconde Guerre mondiale, trop tard pour la France, mais efficacement pour la Grande-Bretagne et l’URSS. Tout l’enjeu de la bataille de l’Atlantique et de l’Arctique est justement le fait de pouvoir délivrer le matériel au pays qui en a besoin. En l’occurrence, ce n’est pas tellement la traversée des mers qui posent une difficulté mais le franchissement de la frontière entre la Pologne ou la Slovaquie et l’Ukraine. Une artère vitale qui fait l’objet de tensions diplomatiques mais également d’une guerre secrète à la fois pour protéger le corridor côté OTAN ou le neutraliser côté russe.

La Russie, même si son complexe militaro-industriel reste intact, doit impérativement compléter les munitions consommées et remplacer son matériel dès lors que ses pertes grimpent significativement. son soucis va être de contourner le blocus que lui imposent les sanctions occidentales. A voir si la Chine jouera le rôle qu’ont tenu la Grande-Bretagne et les Etats-Unis vis-à-vis de l’URSS…

D’un point de vue plus opérationnel, la planification logistique dans un contexte de forte consommation de munitions, d’attrition du matériel et de pertes conséquentes en hommes reste une donnée clef de la victoire car elle conditionne la capacité d’une armée à poursuivre le combat. La panne sèche qui semble avoir touchée les troupes russes dans la première semaine des opérations provoque un arrêt similaire qui touche les Alliés en France en septembre 1944. Les raisons sont néanmoins différentes. En 2022, les Russes pêchent par une mauvaise planification et une stratégie de progression qui expose ses lignes de ravitaillement à partir du moment où l’adversaire poursuit la lutte même quand les pointes avant se trouvent déjà sur ses arrières. En 1944, les Alliés souffrent d’un allongement trop rapide de leurs lignes de ravitaillement et d’un débit trop restreint entre la Grande-Bretagne et le continent alors que la stratégie alliée choisit de ne pas faire de choix quant à son axe d’effort pour limiter ses contraintes logistiques. La conséquence reste cependant identique : une longue pause opérationnelle avant de repartir de l’avant, laissant la possibilité à l’adversaire de se réorganiser, voire de contre-attaquer.

Finir la guerre

C’est l’une des différences majeures avec la Seconde Guerre mondiale. Personne n’exige une capitulation sans condition de la Russie alors que cette dernière a cette exigence, au moins initialement quand elle est sûre de sa victoire rapide, vis-à-vis de l’Ukraine. De quoi plutôt booster la résistance ukrainienne… Pourtant, les canaux diplomatiques restent encore largement ouverts entre les différentes parties, belligérants compris.

Cependant, si un accord parvient à régler la guerre qui oppose Ukraine et Russie, cela ne signifie pas que cette dernière puisse rentrer de nouveau dans le concert des nations. Le maintien des sanctions économiques et des recours juridiques internationaux pour crimes de guerre tout comme comme la question de la prise en charge des réparations sont des sujets qui dépassent le seule autorité de l’Ukraine. En cas d’accord entre les deux parties, quelle sera la position occidentale si Vladimir POUTINE reste au pouvoir ?

S’il n’est pas question de capitulation sans condition de l’agresseur russe, la résolution du conflit pourrait être bien complexe et retarder la fin des hostilités

Un besoin de lier les deux conflits

Il peut paraître étonnant et incongru de comparer la guerre d’Ukraine de 2022 avec la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pourtant pas le cas et pour de multiples raisons :

  • Les belligérants y font référence en permanence dans leur justification et leur propagande
  • C’est le premier conflit de haute intensité entre armées sur le sol européen et entre nations développées : masse, armements, munitions, logistique
  • Le théâtres des opérations est l’un point les plus disputés du conflit entre URSS et Troisième Reich

Les quelques parallèles décrits plus hauts sont loin d’être restrictifs. Peuvent s’y ajouter des considérations sur les communications (maintien et sécurisation), les chaînes de commandement, la continuité des fonctions gouvernementales dans un pays partiellement occupé et sous les bombes, la gestion des réfugiés et de l’exode des populations qui fuient les combats, etc.

La multiplication des dimensions

La Seconde Guerre mondiale se déroule principalement sur terre, dans les airs, sur et sous les mers ainsi que sur les fronts intérieurs (économie, moral des populations, résistance active et passive, propagande, politiques d’influence, etc.). La guerre en Ukraine adresse bien sûr l’ensemble de ces dimensions mais il faut désormais aussi y ajouter l’espace et le cyber (les attaques sur les réseaux mais aussi sur les infrastructures – liaisons satellites, câbles sous-marins, réseaux GSM). A n’en point douter, le fait de ne pas être belligérant direct n’empêche pas des actions passives et actives.

Les dispositions prises par l’OTAN pour protéger physiquement mais aussi numériquement son espace ainsi que les infrastructures critiques sur l’ensemble du globe et dans l’espace, tout comme les éventuelles actions russes resteront certainement l’un des aspects les plus confidentiels pendant longtemps.

De la difficulté d’empêcher le conflit ou de comprendre les dérives totalitaires

Avec un peu de prise de recul, les deux premières décennies du XXIème siècle sont aussi riches en événements géopolitiques et en affrontements armés que l’Entre-deux-guerres. La montée en puissance du terrorisme islamique et de ses implications conflictuelles, le retour de la Russie puissance, l’essor de la Chine dans les domaines diplomatiques et militaires sont autant de facteurs déstabilisateurs des équilibres préexistants.

La relation de la France et de l’Europe à l’OTAN, l’essor d’une puissance européenne aux dépens des histoires nationales, les postures intellectuelles et diplomatiques par rapport à tel ou tel dirigeant, tel ou tel pays, provoquent d’intenses débats. Ils renvoient également à ceux de l’Entre-deux-guerres : quelle attitude adoptée par rapport à la révolution bolchévique, à la montée du fascisme italien puis du nazisme allemande, quelles alliances, quels compromis… Ainsi l’alignement diplomatique français sur la posture britannique pousse l’Italie dans les bras de l’Allemagne.

Pour en savoir plus :

  • Christian BAECHLER, La trahison des élites allemandes, 1770-1945 [Passés composés, 2021]
  • François COCHET, Les guerres des Années folles, 1919-1925 [Passés composés, 2021]
  • Gaïdz MINASSIAN, Les sentiers de la victoire, peut-on encore gagner une guerre ? [Passés composés, 2020]
  • Maxime REYNAUD, La Première Guerre mondiale dans le Pacifique, de la colonisation à Pearl Harbor [Passés composés, 2021]
  • Alexandre SAINTIN, Le Vertige nazi: Voyages des intellectuels français en terres brunes [Passés composés, 2022]

Une opportunité historiographique ?

La plupart des Français découvrent l’histoire complexe des pays d’Europe de l’Est. Pourtant, elle influe depuis la chute du Mur de Berlin et de l’empire soviétique les relations au sein même de l’Union européenne. Elle justifie le rapprochement des Pays baltes et de la Pologne avec les Etats-Unis de peur de se retrouver de nouveau menacés par la Russie. Peu de personnes réalisent qu’une partie du territoire ukrainien représente en fait la Pologne avant le partage issu du pacte germano-soviétique. Peu connaissent la guerre russo-polonaise au début des années 1920. Peu de personnes réalisent que la Moldavie et la Transnistrie ont un lien avec l’annexion de la Bessarabie par l’URSS aux dépens de la Roumanie au titre de ce même pacte.

Le rôle même de l’URSS dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale reste méconnu. Pour des raisons essentiellement politiques, l’aide qu’elle fournit à l’Allemagne dans son réarmement et sa responsabilité dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale sont volontairement minimisées. Pourtant, avec l’Italie et le Troisième Reich, l’URSS est l’un des trois perturbateurs de l’ordre européen à la fin des années 1930.

L’opération Barbarossa et le renversement des alliances fait passer cette responsabilité en arrière plan. Le rapprochement de De GAULLE avec l’URSS pour s’imposer face à des Américains qui lui préfèrent GIRAUD et la nécessité de rapprocher les différentes factions de la Résistance française incitent à mettre de côté cet aspect. Le prisme idéologique des élites françaises après-guerre conforte cette posture historiographique malgré l’émergence de la Guerre froide. Prisme qui perdure, même s’il s’étiole.

Quatre-vingts ans plus tard, les intentions réelles de Joseph STALINE demeurent ainsi soigneusement ignorées des historiens. De quoi nourrir toutes les hypothèses et tous les fantasmes. Il n’en reste pas moins que les conséquence du Pacte germano-soviétique confortées et amplifiées par la conférence de Yalta ainsi que par le retard de la progression alliée au cœur de l’Allemagne en raison de ses échec en Hollande (Market-Garden), en Lorraine qui rendent possible la contre-offensive des Ardennes dont les Alliés ne viennent à bout que fin janvier 1945 après avoir concédé d’importantes pertes dans la reconquête du saillant. De fait, l’URSS est la seule des quatre puissances (avec l’Allemagne, l’Italie et la Japon) contribuant activement au démarrage de Seconde Guerre mondiale à tirer un bénéfice géopolitique du conflit.

En clair, la réécriture de l’Histoire par Vladimir POUTINE ne peut être réellement dénoncée et comprise que si nous toilettons nous-mêmes nos préjugés en s’affranchissant des interprétations politiques nées de l’après-guerre. Il faut espérer que les accusations de nazisme portées au régime ukrainien par le Kremlin puissent être l’occasion de perdre cette mauvaise habitude de qualifier l’adversaire politique et toute interprétation un peu divergente de l’Histoire officielle de révisionnisme, de fascisme ou de nazisme. Reste à savoir si les cercles politiques français sauront le comprendre et s’extraire de ce réflexe quasi pavlovien, la nature des débats de la campagne présidentielles 2022 et les accusations que se portent les différents campas n’incitant pas à l’optimisme, en tout cas jusqu’à un certain 22 février 2022 et le lancement de l’opération militaire spéciale de dénazification de Vladimir POUTINE.

Une Histoire à construire en direct…

La construction de l’historiographie est un sujet en elle-même. Celle de la Seconde Guerre mondiale n’est pas encore figée malgré une plus qu’abondante littérature, mais elle n’en reste pas moins très influencée encore par les perceptions des contemporains des événements. Les images de la propagande allemande font ainsi encore de l’effet près d’un siècle plus tard, tout comme les récits officiels rédigés dans la décennie qui suit le conflit ou encore les plaidoyers pro domo des mémoires et autres autobiographies des contemporains de l’époque.

Celle de la guerre en Ukraine va se construire sous nos yeux. Il sera intéressant de voir comment les auteurs et éditeurs retiendront les leçons de leurs prédécesseurs. Les orientations historiographiques peuvent ainsi avoir des conséquences des décennies plus tard. La France commence à s’extraire d’une vision étriquée de sa défaite de 1940, même si certaines élites, comme Jacques ATTALI, remettent le couvert sur le présupposé manque de combattivité de l’armée française de l’époque en s’interrogeant sur ce qui se serait passé si nos anciens auraient montré autant de mordant que les Ukrainiens aujourd’hui. Des propos aussi stupides et faux que de résumer les combats de mai et juin 1940 au triptyque SedanMontcornetAbbeville.

Quelques pistes de lecture pour sortir des préjugés sur 1940 :

Une opportunité éditoriale ?

Les magazines et périodiques déjà en difficulté en raison de la baisse de leur diffusion et de la hausse des coûts des matières premières risquent encore plus d’attirer peu de chalands avec certains sujets maintes fois rebattus au point d’être totalement essorés. Après des années de conflits asymétriques qui malheureusement n’ont pas servi d’opportunité à redécouvrir les guerres de décolonisation et les affrontements périphériques, « l’opération militaire spéciale » de Vladimir POUTINE pourrait bien engendrer une nouvelle dynamique historiographique et soulever l’intérêt des lecteurs pour des sujets généralement mis de côté, en tout cas en France.

A condition toutefois de faire un véritable travail d’innovation éditoriale et de brosser un véritable panorama des conflits des ères industrielles, électroniques puis numériques sans s’arrêter au seul domaine des combats. Comme la crise sanitaire, la guerre en Ukraine va considérablement accélérer une tendance lourde déjà bien présente.

Le match qui s’annonce entre éditeurs pour se positionner à cette nouvelle donne sera en lui-même passionnant, même s’il risque lui aussi d’être saignant pour certains…

2 réflexions sur « Impressions d’Ukraine (II) – Mimétismes et divergences »

  1. Bonjour,

    Je tiens à vous féliciter pour votre site internet qui est une véritable mine d’or et pour vos réflexions sur la guerre. Je découvre des sujets que je ne connaissais pas sur la guerre de 39-45.

    J’ai une question sur votre article au sujet de historiographie. Pouvez-vous détailler votre point de vue ou bien indiquer des livres (articles) qui se référent à 2 points qui ont attiré mon attention. Ces 2 points sur lesquelles je n’avais jamais pensé jusqu’à maintenant sont : (et je vous cite)
    1. « Ainsi l’alignement diplomatique français sur la posture britannique pousse l’Italie dans les bras de l’Allemagne. »
    2. « Le rôle même de l’URSS dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale reste méconnu…De fait, l’URSS est la seule des quatre puissances (avec l’Allemagne, l’Italie et la Japon) contribuant activement au démarrage de Seconde Guerre mondiale… »

    Je vous remercie par avance et encore bravo pour ce merveilleux cite et votre travail.

    1. Merci pour vos compliments !
      Concernant les relations diplomatiques entre la France et l’Italie, je vous conseille La guerre inéluctable de Simon CATROS (Presses Universitaires de Rennes).
      Pour le rôle de l’URSS dans la co-responsabilité du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, les livres de Roger MOORHOUSE mettent des mots sur des faits. Le pacte des diables a été traduit chez Buchet Chastel. First to Fight est également très intéressant (mais en anglais) sur la façon dont les Soviétiques habillent leur part d’invasion de la Pologne et se comportent (pas mieux, pas pire que leurs alliés allemands).
      Georges BERNAGE en fait un bon et long résumé en plusieurs parties dans les 39/45 Magazine n°366 à 368.
      Ce sont des sujets passionnants et leur perception est très différente en fonction du côté par lesquels ils sont abordés.
      Bonnes lectures ! 🙂

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