Historiographie de la Seconde Guerre mondiale à l’aube de 2022

Il n’y a pas à dire, la Seconde Guerre mondiale continue de pourvoir toujours abondamment les rayons des librairies et des maisons de la presse ! Sans parler de son irruption quasi quotidienne dans la campagne présidentielle qui montre que la sphère politique française demeure toujours fortement marquée par les événements du XXème siècle (conséquences humaines et politiques des idéologies nazies et communistes en Europe, traumatisme de 1940, Vichy, guerre d’Algérie, etc.). Si le nombre d’acteurs semble atteindre désormais un plateau, la tendance se poursuit. Cela dit, cette dynamique ne veut pas forcément dire faire du nouveau et satisfaire pleinement son noyau de fidèles. D’autant plus que l’actualité géopolitique et de la défense risque de capter l’attention ! A moins que cela soit aussi une opportunité d’en capter de nouveaux si elle s’accompagne de supports écrits innovants pour se différencier de l’internet.

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Bilan 2021

Après une année 2020 assez intense sur le sujet des combats de mai et juin 1940 à l’Ouest, l’année 2021 réserve encore quelques belles surprises. C’est bien sûr la biographie de Max SCHIAVON à propos de Maurice GAMELIN, mais c’est également l’apparition d’un prometteur nouveau label « 1940 » chez Weyrich ! Ou encore la réédition de l’album par Histoire & Collections sur la 1ère Division Légère Mécanique (DLM) et la sortie de la bible d’Eric DENIS chez Economica sur l’armée de terre française au 10 mai 1940 qui fait le pendant celle précédemment sortie sur l’armée allemande en 2018.

Si les publications sont au rendez-vous, l’envolée des prix l’est aussi ! Le moindre album illustré de moins de 300 pages commence désormais à tangenter les 50 €, tandis que les gros pavés se proposent dans des fourchettes comprises entre près de 60 et 80€. Sans compter l’inflation continue du prix des magazines. Le constat est particulièrement vrai pour les numéros hors-série, véritables vaches à lait des éditeurs :

Payer cher n’est pas un soucis, mais tout dépend de ce que l’on paye. Payer pour des redites déjà dans sa propre bibliothèque n’est pas particulièrement agréable surtout que les habituelles reprises ne sont jamais signalées, voire presque présentées par comme des nouveautés.

Bref, pour 2022, notre attention portera de plus en plus sur la rapport qualité / prix et notamment sur la capacité des éditeurs et des auteurs à proposer de l’original. Il est clair que reproduire d’anciens textes déjà publiés par le passé et ressassés éternellement les mêmes sujets sans modifier des points de vue vieux de plusieurs décennies maintenant n’a plus lieu d’être aujourd’hui pour une offre qui se positionne comme premium.

Magazines et périodiques

Le monde des magazines francophones demeure relativement stable en 2021 question nombre de titres proposés. Le duel fratricide Normandie 1944 Magazine et Bataille de Normandie 1944 Magazine s’est soldé par la victoire du premier déjà solidement installé sur le marché et la suspension du second.

Le millésime 2021 de 39/45 Magazine est particulièrement bien réussi tant sur la forme que le fond avec un texte généreux et abondamment référencé, sans oublier les traditionnelles désormais reproductions d’objets en couleurs venant du fond Hermann Historica.

Batailles souhaite de son côté proposer davantage de numéros hors-série, la difficulté étant d’alimenter le contenu avec une équipe réduite et occupée par ailleurs.

Le format Mook s’enrichit d’un nouveau venu avec De la guerre animé par Jean LOPEZ avec pour « parrains » les Editions Perrin et le magazine Guerres & Histoire. Pour le moment, un seul numéro a vu le jour. De son côté, le Mook 1944 poursuit sa route et donne progressivement naissance à une gamme de livres de différents formats (brochés, cartonnés et cartonnés +).

Livres

Editeurs de niche

L’actualité de Maranes Editions s’est concentrée sur la seule publication de l’album de Max STEIN.

Côté Histoire & Fortifications, deux nouveautés sont venues garnir le rayon des livres ultra-spécialisés sur le Mur de l’Atlantique : Nantes sous l’occupation allemande et surtout le premier volume (mobilier et aménagement des bunkers) d’une trilogie consacrée à l’archéologie du Mur de l’Atlantique. A commander sur la boutique de l’éditeur.

Editeurs spécialisés

Certaines maisons d’éditions ont mis les bouchées doubles en termes de nouveautés. C’est le cas notamment des Editions Caraktère et d’Overlord Press. Avec des collections au format bien établi et un fond documentaire particulièrement conséquent du fait des magazines publiés, le rythme des nouveautés est intense. Cependant, le niveau d’originalité peut sembler questionnable, certains titres reprenant essentiellement des éléments déjà parus dans les magazines (Plan Z, Chars en Normandie, Les chars du programme E, Les sous-marins de la Seconde Guerre mondiale). Et vu le prix pratiqué, cela peut paraître quand même bien redondant et disproportionné par rapport à la version magazine.

Il n’en reste pas moins que certains ouvrages sont particulièrement originaux (L’attaque du samouraï, Bleu comme l’acier, les deux volumes sur l’Armée rouge, Bell UH-1 Huey sur tous les fronts, De l’AMX 13 au Leclerc, les chars français de la Guerre froide, L’encyclopédie des avions de chasse allemands). Et tous sont toujours bien présentés.

Chez Heimdal, les principales nouveautés de l’années concernent le troisième volet de la 2. Panzer-Division en Normandie (pas la plus étudiée jusqu’à présent) et la traduction d’un album espagnol sur les forces blindées hongroises. Sans oublier la colossale anthologie des radios alliées ou le second volet de l’histoire des sous-marins allemands en Méditerranée !

Chez Histoire & Collections, on apprécie Du sang sur la neige, le 193rd Glider Infantry Regiment dans les Ardennes qui permet de sortir des unités traditionnelles unités de la bataille de Ardennes. L’année 2021 est l’occasion de plusieurs rééditions en plus de l’album consacré à la 1ère DLM cité plus haut.

Editeurs généralistes

Finalement, l’originalité viennent désormais plus souvent des éditeurs généralistes qui évoluent aussi sur la forme des ouvrages publiés, même s’il peut être possible de faire encore plus (cf. Kharkov 1942).

Certains, comme les Editions Perrin, n’hésitent à rééditer régulièrement des ouvrages parus maintenant il y a plusieurs décennies. Pour les générations en âge de lire après les années 1980, ces réimpressions commentées sont une belle opportunité de s’intéresser à quelques témoignages forts qui marquèrent la grande époque éditoriale des années 1950 à 1970. Agrémentés d’une introduction moderne plus ou moins développée, ils permettent au lecteurs de prendre un peu de distance avec le texte original.

Particulièrement à savourer, l’histoire de la Première Armée française de Claire MIOT se penche sur l’intégration des différentes facettes de la France combattante sous les ordres de Jean de LATTRE de TASSIGNY. Plus qu’un outil strictement militaire, plus qu’un outil diplomatique permettant à la France de siéger à la table des vainqueurs, un outil de réconciliation des parcours parfois tortueux et des origines diverses de ceux qui se sont mis à combattre d’une façon ou d’une autre et à un moment donné l’Allemagne après l’Armistice de 1940.

Les Editions Passés composés continuent de proposer des ouvrages originaux et de grande qualité. La Première Guerre mondiale dans le Pacifique de la colonisation à Pearl Harbor offre une perspective particulièrement intéressante qui complète La guerre du Pacifique a commencé en Indochine. La trahison des élites allemandes et Les Guerres des années folles reviennent sur les chemins et conflits trop peu explorés alors qu’ils sont pourtant clefs dans la compréhension du chemin qui conduit à la Seconde Guerre mondiale en Europe mais aussi dans l’évolution des armées. Après Barbarossa 1941, la guerre absolue ou la série de Mondes en guerre, Jouer la guerre ou La division Handschar les années précédentes, on attend avec impatience 2022 !

Chez Tallandier, il faut noter les très originaux Tombés du ciel, Le sort des pilotes abattus en Europe, 1939-1945 et Europa, Les projets européens de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste.

Chez Pierre de Taillac, dans la rubrique original, Qui ose vaincra, quand l’audace change le cours des batailles aborde bien entendu quelques moments forts de la Seconde Guerre mondiale, sans oublier Alpes 1940 par Max SCHIAVON.

Perspectives

Il n’en reste pas moins que la Seconde Guerre mondiale continue de s’éloigner des centres d’intérêt et qu’il est nécessaire de renouveler l’offre. En effet, trop de sujets similaires et redites continuent de peupler les magazines. Les fidèles lecteurs ont pu plus d’une fois être désagréablement surpris par des thématiques et des sujets repris avec parfois des textes et illustrations intégralement reproduits. Dommage pour les abonnés qui n’ont pas la possibilité d’être sélectifs dans leurs achats.

Se renouveler…

Au fil du temps, la diversité des magazines des Editions Caractère apparait ainsi de plus en plus comme un vrai risque de redondance. Ce qui était une force dans les années 2021 devient un risque, , certains sujets étant repris par l’une ou l’autre des publications, confondant parfois les lignes éditoriales au risque d’inciter à être les lecteurs bien plus sélectif dans leurs achats et leurs abonnements. Egalement, faudrait veiller à ne pas transformer Ligne de Front en succédané de 2e Guerre Mondiale ou de Batailles, même avec la patte graphique à la mode Caraktère, sauf à rendre encore peu plus confus le positionnement du trio formé avec Batailles & Blindés et Trucks & Tanks Magazine compte tenu du poids que représente les sujets chars et blindés dans ces titres.

Certains piliers de quelques maisons d’éditions historiques commencent également à avoir une carrière plus que bien remplie. Le renouvellement et la transmission deviennent chaque année un peu plus des questions de pérennité pour les équipes qui les entourent.

L’influence de l’actualité

A un moment où le prix des publications privées s’envole et la qualité des textes pas toujours au rendez-vous, car trop redondants ou parfois bien trop superficiels, c’est un danger. Mais aussi une opportunité.

Car indubitablement, le contexte géopolitique rappelle de nombreuses situations passées et met en valeur des zones géographiques quelque peu oubliées depuis l’avènement des conflits de la guerre contre le terrorisme islamique principalement focalisés sur le Moyen-Orient, le Proche-Orient, l’Afrique du Nord et le Sahel. L’irruption de la menace chinoise et les bruits de bottes autour de Taïwan, et plus généralement en Asie, renvoient indubitablement à la période avant et après 1941 dans la zone Asie/Pacifique.

Idem en Europe. Outre les tensions au sein même de l’Union européenne autour des questions à propos de l’idée de nation et de civilisation, les bruits de bottes dans la sphère de l’ancienne URSS ravivent l’intérêt pour les combats qui se sont déroulés dans ces régions. Que ce soit les Pays baltes ou l’Ukraine, se plonger dans les engagements de l’opération Barbarossa ou à l’inverser lors de la reconquête soviétique de 1943/1944 ne peut qu’aider à comprendre les géographie de ces zones de tension.

Les publications ont globalement raté le coche des guerre contre le terrorisme pour faire surgir des dossiers sur les opérations de la Résistance, de contrôle des peuples occupés, de maintien de l’ordre par des forces militaires. Elles n’ont pas saisi non plus l’opportunité d’élargir leurs sujets aux conflits de l’après-1945 notamment ceux dits de décolonisation (Indochine, Algérie, etc.).

Espérons que le retour de la haute intensité et des tensions inter-étatiques puisse redonner un nouveau souffle à l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale. Sans bien sûr que les risques deviennent réalité… Cela nécessite cependant de la part des éditeurs et des auteurs une véritable remise en cause. D’abord de ne pas uniquement relater une succession d’engagements mais au contraire de prendre de la hauteur pour partir de la situation d’avant afin d’aller à celle d’après pour ne pas se contenter d’un récit « à plat ». Ecrire un énième article sur le parcours de le Leibstandarte SS n’a aujourd’hui aucun intérêt. L’édition en français des mémoires de Hans von Luck par Overlord Press permet ainsi de réaliser ô combien ce texte sert de support brut à tout un tas d’articles et de publications sur la 21. Panzer-Division en Normandie

Autre facteur qui devrait être porteur pour les éditeurs, celui des technologies, des doctrines d’emploi et de leurs corollaires en termes industriels et économiques. De quoi donner envie de comprendre la question des innovations, de leur industrialisation et de leur emploi au cours de l’Entre-deux-guerres et de la Seconde Guerre mondiale.

Là aussi, l’opportunité pourra être saisie à condition de changer quelque peu de posture. Relater les exploiter des as de la Panzerwaffe ou la question des chasseurs de chars pour une énième fois n’apporte pas beaucoup, sauf à éloigner un peu plus une frange des lecteurs franchement lasse de revoir toujours les mêmes sujets traités peu ou prou de la même façon. Pourtant l’historiographie ne reste pas forcément figée. Le Medium Tank M4 Sherman revient finalement en grâce à condition de ne pas se contenter uniquement de ses performance balistiques ou en termes de protection. Même le Panzer VI Ausf. E Tiger apparaît aujourd’hui presque plus en adéquation que le Panzer V Panther compte tenu de sa relative rusticité à produire et de son moteur finalement pas aussi gourmand que perçu en comparaison justement de ses successeur germaniques ou de son adversaire américain (voir l’interview de Max STEIN à propos de la parution de son livre Tiger de la schwere Panzer-Abteilung 503).

Pour progresser et produire des textes intéressants, il est aussi nécessaires de s’extraire des textes autobiographiques d’après-guerre. Reprendre sans recul les propos laissés par Heinz GUDERIAN (voir Souvenirs d’un soldat), Erich von MANSTEIN (voir Victoires perdues), Charles de GAULLE et consorts ne sert plus à grand chose. Outre le penchant, au demeurant normal, de se présenter ses actions sous son meilleur jour, ces écrits possèdent également tous une connotation politique liée à leur contexte de parution. Les confronter aux archives disponibles, rechercher les contradictions, les oublis, les erreurs (parfois involontaires liées une méconnaissance des faits) devient indispensable. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas les prendre en compte, bien au contraire. Et dans ce cadre, il faut apprécier l’initiative de publier des tapuscrits d’époque comme entrepris par les Editions Heimdal avec La Brigade Ramcke à El Alamein ou La bataille d’Abbeville, de la Rhénanie à Caen ou par Weyrich avec Les Chasseurs ardennais à Bodange – ça change des témoignages germano-centrés !

Enfin, il faut pas s’empêcher de piocher dans les publications davantage consacrées aux armées contemporaines ou à des textes émanant d’organismes officiels. Des trésors s’y trouvent !

Les organismes de défense éditent moultes publications pour favoriser la réflexion mais également rayonner. Les Américains sont depuis longtemps friands de cette approche à travers leur services historiques, leurs écoles, leurs think tanks qui diffusent en permanence une multitude d’études, d’analyse et de réflexion, parfois même en plusieurs langues. L’ouverture d’internet permet un accès encore plus rapide et plus large de ces écoles de pensée.

Sans parvenir à un tel niveau de production et d’accessibilité, les Français ne restent pas inactifs. Si la numérisation des archives et leur accessibilité instantanée demeurent très en-deçà de ce qui se pratique outre-Atlantique, de réels efforts sont néanmoins réalisés. Outre pour des questions de traditions et de culture historique, le sujet des notes et des publications plus étoffées dépend très fortement des enjeux d’actualité et prospectifs. Le retour en force de la haute intensité dans les conflits du moment ou envisagés remet indubitablement au goût du jour la Seconde Guerre mondiale (au sens large comprenant ses origines – on pourrait même englober la guerre 1870 en plus de la Première Guerre mondiale – et ses effets – qui se poursuivent jusqu’à nos jours comme en témoignent les tensions à l’Est de l’Europe) sur les aspects géopolitiques, politiques, économiques, industriels et militaires. Sur ce dernier volet, plus que la simple narration des combats, c’est l’évolution de tout le spectre DORESE (Doctrine, Organisation, Ressources humaines, Equipements, Soutien, Entraînement) qui peut être questionné et décortiqué.

1 réflexion sur « Historiographie de la Seconde Guerre mondiale à l’aube de 2022 »

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