Gamelin, la tragédie de l’ambition (Perrin, 2021)

Symbole parfait de la défaite française de 1940, Maurice GAMELIN reste pourtant le parent plus que pauvre de l’historiographie consacrée à cette période de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Il faut attendre plus de quatre-vingts ans après le traumatisme des faits qui aboutissent à la poche de Dunkerque puis à l’Armistice pour qu’enfin le public puisse bénéficier d’une biographie solide et profonde (après un premier essai paru en 1975 sous la plume de Pierre LE GOYET). Un laps de temps probablement nécessaire et qui en valait la peine vu le résultat.

Dans la continuité de ses portraits consacrés aux généraux français de l’époque (Les généraux français de 1940, Weygand l’intransigeant, Alphonse Georges, un destin inachevé, Les carnets secrets du général Huntziger, Corap, bouc émissaire de la défaite de 1940, Le général Vauthier, un officier visionnaire, un destin bouleversant) Max SCHIAVON s’attaque au sujet, peut-être l’aboutissement de ses écrits. De par ses recherches précédentes et ses ouvrages, il est probablement l »historien français le plus à même à s’y atteler. Et sans surprise, le livre regorge de détails et de sources. L’exercice biographique est parfaitement maîtrisé.

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Traiter de GAMELIN permet assurément de mieux comprendre les raisons de la défaite de 1940, l’enchainement des faits et décisions qui conduisent à cette catastrophe. S’il porte le fardeau du désastre, il ne peut cependant en être tenu pour unique responsable. Outre son côté historique, la biographie offre également un éclairage toujours actuel sur l’importance du facteur humain tant en politique que dans la vie des entreprises ou de tous les jours. Car GAMELIN illustre parfaitement les conséquences que peut avoir une personne placée au mauvais endroit et au mauvais moment, en dépit de toutes ses qualités. Il reflète également l’entre-soi d’une certaine élite qui volontairement ou inconsciemment, et probablement un peu des deux, trouve des excuses et des boucs émissaires à sa faillite. Quelque part, il représente le travers bien français d’une élite publique assurément intelligente mais parfois enfermée dans son propre monde et loin des réalités, mais sûre de ses certitudes… Bref, Maurice GAMELIN est un cas d’école qui doit être enseigné dans les établissements qui forment ceux destinés un jour à endosser des responsabilités qu’elles soient civiles ou militaires, cette biographie à l’appui.

Très classiquement, Max SCHIAVON choisit une présentation chronologique du personnage. Le lecteur découvre ainsi un jeune officier qui traverse brillement la Première Guerre mondiale. Excellent second et dans l’ombre, il réussit également son temps de commandement au front. A la différence de certains de ses futurs adversaires célèbres, il n’a cependant pas une expérience de meneur d’hommes en tant que chef de section ou commandant de compagnie. C’est un homme d’état-major, expert dans l’analyse et l’orchestration.

Assurément, c’est un ambitieux qui doit beaucoup à ses pères au début de sa carrière. Père naturel bien entendu qui n’hésite pas à faire jouer de ses relations pour donner un coup de pouce à son fils, mais aussi père spirituel (JOFFRE). Sauf que les deux négligent quelque peu la partie initiatique faite de mise à l’épreuve, de risque et de souffrance, qui permet de vérifier ce que le poulain a réellement dans le ventre. Le drame est que 1940 sera sa véritable épreuve, mais trop tard pour prendre réellement la mesure du personnage.

Sous la plume de l’auteur, cet esprit brillant traverse en effet avec facilité les obstacles au début de sa carrière. C’est en Syrie au milieu des années 1920 que ses limites apparaissent pour la première fois au grand jour. A un poste aux confins du politique, du diplomate et du militaire, son ambivalence se voit et provoque l’ire de son supérieur. « Heureusement », celui-ci se voit démis de ses fonctions avant que cela n’ait un quelconque impact sur GAMELIN qui s’en tire finalement à bon compte. La chance l’accompagne.

Parvenu au sommet de la hiérarchie militaire française, il montre toujours une grande finesse d’analyse. Il décrypte parfaitement l’isolement diplomatique de la France qui s’accélère au milieu des années 1930. Par convenance idéologique et par suivisme de la Grande-Bretagne qui n’a absolument pas les même intérêts sur le sujet, la France condamne l’Italie engagée en Ethiopie, poussant cette dernière dans les bras de l’Allemagne (voir également faite l’analyse faite par Jean-Yves MARY dans L’inexorable défaite ou encore par le lumineux livre de Simon CATROS, La guerre inéluctable). De son côté, la Belgique fait le choix de délier l’alliance nouée avec la France (cf. La déroute française de 1940, la faute aux Belges ?). Il ne reste plus à la France qu’un rapprochement hypothétique ave l’URSS, des liens avec les frères ennemis que sont la Pologne et la Tchécoslovaquie. Contempteur pourtant éclairé de ces événements, il ne cherche pas vraiment à changer les choses. Sauf que le brillant second est désormais premier. Or, sa responsabilité n’est plus de finement analyser et d’offrir des choix à un décideur. Il se doit de faire bouger les lignes dans la bonne direction.

Sur le plan des programmes d’armement, le problème est le même. GAMELIN fait le bon constat, mais il est incapable de peser sur quoique ce soit. Sur les aspects doctrinaux, idem. C’est vrai, favoriser le changement, pousser ses convictions, c’est prendre position. Donc se dévoiler, accepter le risque d’être rabroué voire désavoué, s’opposer, manigancer positivement – non pour surnager, mais pour faire triompher l’analyse à laquelle on croit en dépit de toutes les oppositions. Des qualités que ne possèdent à l’évidence pas Maurice GAMELIN et des travers qui s’accentuent avec le temps et les responsabilités.

Max SCHIAVON évacue rapidement, mais explicitement, les rumeurs sur les éventuels ennuis de santé « honteux » (la syphilis) du généralissime. Faute de preuve tangible, ce ne sont que des ragots dont n’a pas besoin le portrait dressé qui se suffit largement à lui-même.

Le plan français en réaction à l’invasion de la Belgique, du Luxembourg et des Pays-Bas apparait à la lecture du livre comme une réflexion dont les concepts sont loin d’être improvisés. Sur le fond, la manœuvre Dyle-Breda semble logique (voir aussi, En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique ?). GAMELIN l’a d’ailleurs très bien en tête dès le milieu des années 1930. Sauf qu’il ne se bat pas pour concevoir une armée capable de l’exécuter correctement, ou plutôt pour être en mesure de devancer son adversaire. Parmi ses contemporains, ce sont peut-être les Allemands qui parlent le mieux de GAMELIN. Les pages sur l’analyse de l’homme sont passionnantes (au début du chapitre « Au sommet »).

Un tiers du livre se penche sur « Gamelin, chef de guerre ». Loin de transcender l’homme et de le sortir de son esprit de « faire carrière », les événements font encore plus ressortir les travers du commandant-en-chef : brillantes analyses mais louvoiement permanent et surtout refus de prendre ses responsabilités. Les faits ont vite raison de ce « culbuto » en uniforme. Face au tempo imposé par l’ennemi en Belgique et en Hollande, à la percée allemande sur la Meuse de Dinant à Sedan, l’analyse est encore une fois pertinente. Mais à nouveau, il rechigne à forcer l’exécution ce qui provoque un écart grandissant entre le moment où il analyse et celui où l’action se met en place, quand elle se met en place. Rédhibitoire. Presque peut-on l’imaginer alors que le front s’écroule deviser tranquillement avec quelques journalistes sur le ton « un généralissime ne devrait pas dire ça » alors que le moment n’est plus aux jeux de pouvoir et de carrière.

Le brillant second se révèle incapable d’être le premier de cordée dont la France a alors besoin. Faut-il en vouloir à l’homme ? Non, l’ambition et vouloir progresser sont des penchants naturels. GAMELIN ne fait d’ailleurs rien de répréhensible pour parvenir à ses fins. Sa rondeur le prémunit d’une certaine brutalité à la différence d’autres leaders bien plus expéditifs ou moins regardants sur les façons de s’imposer.

Le choc Fall Gelb contre manœuvre Dyle-Breda traduit celui de deux cultures, au-delà des différences idéologiques et des considérations géopolitiques. D’un côté la projection stratégique et opérationnelle dans le futur et l’exécution implacable de la volonté. De l’autre l’analyse brillante, la planification pointilleuse et rigide, mais l’acceptation de la fatalité. La description des journées cruciales de mai 1940 est édifiante.

Quatre-vingts ans après, finalement, rien n’a finalement bien changé… D’où l’importance de bien comprendre et d’enseigner les mécanismes que cette biographie étale au grand jour.

Sommaire

  • Introduction
  • L’ascension
  • Au sommet
  • Gamelin chef de guerre
  • La disgrâce
  • Conclusion
  • Annexes

Caractéristiques

  • ISBN : 978-2-262-08001-3
  • Nombre de pages : 414
  • Langue : Français
  • Reliure : brochée
  • Dimensions : 15,5 x 24 cm
  • Prix conseillé France à la date de parution : 25 € TTC

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