Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021)

Si déclassés que cela les chars français de 1940 ? Certes, la défaite sans appel ternit leur réputation. Pourtant, ils ne sont pourtant pas moins nombreux et loin d’être systématiquement inférieurs à leurs adversaires germaniques… Côté soviétique, les chars de 1941 ne laissent pas non plus une image impérissable à l’exception notable du T-34. Dans les deux cas, à bien y regarder de près, le bilan n’est pas si désastreux que cela. A condition de se replacer dans le contexte.

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Recension

Tordre le coup à la légende noire des chars français de 1940

Toujours utile de le rappeler, la France est pionnière en matière de chars durant la Première Guerre mondiale. Son Renault FT est résolument avant-gardiste en termes de conception et d’industrialisation. Un peu plus de vingt ans plus tard, c’est au contraire l’opprobre. A juste titre ? Pas si sûr…

En fait, deux facteurs principaux plombent l’historiographie des chars français de 1940 :

  • Ils symbolisent la défaite et souffrent de la comparaison avec les percées victorieuses des divisions blindées allemandes attribuées à tort à la supériorité quantitative et qualitative des chars allemands,
  • Leur développement s’est arrêté net avec la défaite contrairement à leurs adversaires germaniques dont les versions qui marquent véritablement les esprits n’existent pas encore en 1940.

A lui seul, le char Renault R35 symbolise à peu tous les griefs qui peuvent être faits. Batailles n°82 le qualifie ainsi de « fiasco complet ». Sachant que « la tragédie a voulu qu’il soit le char français le plus répandu dans l’inventaire français de 1940 ». Après-coup, certains de ses défauts sont rédhibitoires, en particulier son équipage de deux hommes et son absence de moyen radio.

Trucks & Tanks Magazine hors-série n°37 : outre la revue des matériels engagés, une passionnante prospective des projets dans les cartons quand la défaite arrive… Projets qui n’ont rien à envier aux développements de leurs adversaires germaniques.

Camille VARGAS offre cependant un jugement plus pondéré dans ce numéro. Successeur du Renault FT, il en conserve l’esprit et surtout la vocation : l’appui d’infanterie. Il n’est donc pas tellement différent des chars allemands. Nombre de ses homologues adverses sont au moins autant que lui en décalage avec l’exigence des combats de l’époque. Dans les ordres de bataille, le Renault R35 pèse à peu près autant que les Panzer I et Panzer II réunis. Le premier n’est armé qu’avec une simple mitrailleuse et servi par un équipage de deux hommes. Le second est manié à trois, mais moins blindé que le Français… L’ergonomie du Renault R35 est cependant perfectible, même comparée à celle du Panzer I.

Bref, il ne dépareille pas tant que cela dans le paysage des chars de l’époque. Le problème se trouve davantage dans la façon de l’engager au combat. Côté allemand, tous les chars sont concentrés dans les divisions blindées. Heinz GUDERIAN veille scrupuleusement à ce qu’ils ne soient pas détournés pour appuyer les divisions d’infanterie quitte à mettre des obstacles dans le développement du Sturmgeschütz (StuG) III. Les Français privilégient d’abord le soutien à l’infanterie avec des Bataillons de Chars de Combat répartis entre les différents corps d’armée. La cavalerie opte pour des Divisions Légères Mécaniques et, faute de moyens encore suffisants, des Divisions Légères de Cavalerie. La Division Cuirassée destinée au choc est davantage pensée comme un regroupement de chars que comme une grande unité véritablement interarmes.

L’image des chars français est plombée par la défaite et la sublimation de la victoire allemande. Pourtant, à y regarder de près, il y a bien de chose à dire et il est important de prendre du recul sur les mémoires flatteurs d’après-guerre (voir l’exemple de Heinz GUDERIAN dans Batailles & Blindés n°87). Sans pour autant verser dans la critique systématique. D’où l’importance de ne pas reproduire à l’infini les mêmes analyses…

Le Renault R35 n’est donc pas si nul que cela et ne peut seul porter le chapeau de la défaite. Les chars allemands eux-mêmes ne peuvent revendiquer la victoire par leurs seules qualités techniques. Car ce sont bien la stratégie et la maîtrise opérationnelle qui font la différence en 1940. Jean-Paul PALLUD le résume d’ailleurs fort bien dans son livre Blitzkrieg à l’Ouest paru en 2000 : « la supériorité des tactiques allemandes va s’imposer et reléguer au second plan les qualités même des matériels ».

Tout au long du conflit, les Allemands courent d’ailleurs après les défauts initiaux de leurs engins. Ils ne trouvent jamais le bon équilibre entre grandes unités blindées et appui blindé des divisions d’infanterie. Les divisions blindées finissent par être en permanence sur la brèche pour colmater le front que ce soit en URSS ou à l’Ouest en 1944. A force d’être usées, elles sont obligées de préempter les matériels destinés aux divisions d’infanterie (canons d’assaut et chasseurs de chars). Bref, c’est la spirale infernale. Paradoxalement, les Américains arrivent à résoudre l’équation grâce à la polyvalence du Medium Tank M4 Sherman. Qualité que ne possède absolument pas le Renault R35.

Outre la pondération de l’article, la qualité de l’iconographie est aussi à souligner. Elle ne sacrifie pas aux habituels clichés allemands des engins français abandonnés après les combats. Ces sont bien des Renault R35 en condition de fonctionnement au sein des forces françaises que le lecteur découvre !

L’ouvrage clef pour comprendre les filiations technologiques et doctrinales des chars français de la Première Guerre mondiale à 1940.

Le BT-7, autre char dont l’image est à pondérer

Mis à part le T-34, les chars soviétiques du début du conflit souffrent également d’une image peu flatteuse. C’est oublier qu’en quelques années, les Soviétiques parviennent à construire une armée moderne d’un point de vue des matériels et de la doctrine. Un peu comme le Renault R35, le BT-7 pâtit de l’image donnée lors des combats face à l’opération Barbarossa. Pléthore d’engins sont détruits, abandonnés, sabotés et surtout pris en photos par les Allemands victorieux. Né durant l’Entre-deux-guerres, il est également vain de chercher à le comparer aux générations qui arrivent par la suite.

Rapide, il est conçu pour les opérations en profondeur. Problème, en 1941, l’Armée rouge subit et ne peut retourner la situation avant qu’une bonne partie de son parc soit déjà neutralisée. Son héritier direct, le T-34, concentre dès lors tous les efforts. Est-ce à dire que le BT-7 est un mauvais char ? Non. Comme la plupart de ses congénères, il n’est pas parfait. Employé en accord avec ce pour quoi il est conçu, il contribue à la victoire. Utilisé dans un contexte défavorable, il ne peut retourner à lui seul la situation. D’ailleurs, même le T-34 qui supplante tous les chars allemands qu’il rencontre ne peut empêcher le désastre de 1941. Cette remise à l’honneur est là aussi salutaire.

Un trio de lourds

Finalement, rien de plus efficace qu’un chasseur de chars pour vaincre un blindé adverse. Un concept appliqué sous des formes diverse par à peu près toutes les grandes nations engagées. En reprenant l’esprit des études basées sur la question « quel est le meilleur », Laurent TIRONE ne retient rapidement que trois engins : ISU-122, SU-100 et Jagdpanzer V Jagdpanther. Il applique ensuite la recette des habituels comparatifs en passant en revue protection, mobilité et puissance de feu. Outre les résultats, la dernière partie concerne les successeurs après-guerre. A découvrir !

Décidemment, le char idéal n’existe pas…

Fortin blindé motorisé, cavalerie des temps modernes, appui-feu de l’infanterie… Décidemment, le char est mis à toutes les sauces. Au point de générer des projets originaux qui cherchent à tout concilier avec d’étonnantes montures multi-canons. Laurent TIRONE brosse ainsi le panorama d’un siècle de tâtonnements. Initialement, les bureaux d’étude cherchent à additionner arme d’appui et arme antichars sous le même toit, faute d’avoir encore trouvé le canon polyvalent. Celui-ci trouvé, l’idée court toujours avec cette fois l’objectif de multiplier la puissance de feu…

Entre continuité industrielle, délires techniques et rupture technologique, il n’y a décidément pas de recette magique. Et comme le démontre la Seconde Guerre mondiale, avoir le matériel le plus puissant ou le plus technologiquement développé ne garantit pas la victoire.

Et aussi…

En plus des habituelles rubriques d’actualité, ce numéro de Trucks & Tanks Magazine propose un article sur les chars Type 69 employés par l’armée irakienne ainsi qu’une présentation de la Horch 901. La rubrique sur les « Technicals » se poursuit avec un retour sur la Jeep Willys à l’armement renforcé. Là aussi, l’iconographie est soignée.

Enfin, le magazine replonge dans les rubriques techniques comme à ses débuts avec ici les principes de fonctionnement des obus-flèches. Utile !

Un numéro bien complet, bien pesé et passionnant.

Sommaire

  • Actualités
  • Actualités des médias
  • Camille VARGAS, Le Renault R35, digne successeur du Renault FT ?, in Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021) : article de douze pages sur le char Renault R35, sa filiation avec le Renault FT, sa conception, ses caractéristiques et son emploi incluant un encart sur le Renault R39 – Texte, photos, plans, profils couleurs.
  • Luc VANGANSBEKE, Les Bystrokhodny Tank (2ère partie), rapides comme l’éclair !, in Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021) : article de dix pages sur le BT-7, la question de ses tourelles, la version BT-7M, les différentes variantes, son anatomie et son emploi au combat – Texte, photos, plans, profils couleurs.
  • Laurent TIRONE, Quel est le meilleur chasseur de chars de la Seconde Guerre mondiale ?, in Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021) : article de quatorze pages comparant les ISU-122, SU-100 et Jagdpanzer V Jagdpanther d’un point de vue protection, mobilité et puissance de feu incluant également les successeurs comme le projets de SU-101 et SU-102 ou le Raketenjagdpanzer I – Texte, photos, plans, profils couleurs.
  • Nicolas ANDERBEGANI, Horch 901, sur tous les fronts, in Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021) : article de huit pages sur le Horch 901 (production, variantes) évoquant celui utilisé par Erwin ROMMEL en Afrique du Nord – Texte, photos, plans, profils couleurs.
  • Laurent TIRONE, Les blindés à double canons, deux fois plus d’efficacité ?, in Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021) : article de huit pages survolant un siècle de chars multi-canons (Mark I Tank, T-35, KV-7, MTLS-1G14, Landkreuzer P.1000 Ratte, Panzer VIII Maus, E-5 Rutscher, AC4 Sentinel, Hunter Tank, M50 Ontos, Versuchträger 1-2, Type 60, 2S35 SV, AMOS et Mjölner) – Texte, photos.
  • Laurent TIRONE, the Land Ironclads, les sauveurs des mondes, in Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021)
  • Jean-Jacques LABROT, Le Type 69, le char irakien « Made in China », in Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021) : article de huit pages sur le Type 69 utilisé par les forces irakiennes, les adaptations effectuées et son engagement opérationnel – Texte, photos, plans, profils couleurs.
  • Dominique RENAUD, Truck 1/4 Ton Jeep with Browning Machine Gun, les bases des Technicals, in Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021) : article de cinq pages sur les versions Truck 1/4 Ton Jeep Willys armées de mitrailleuses M1919 et M2HB – Texte, photos, plans, profils couleurs.
  • Marc CHASSILLAN, Les obus flèches, principes de fonctionnement, in Trucks & Tanks Magazine n°84 (Caraktère, 2021) : article de trois pages sur les obus-flèches utilisés par les chars de combat mettant en avant les versions programmables, leur capacité à percer les blindages réactifs et leur insensibilité aux protections actives – Texte, photos, écorchés.

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