Batailles & Blindés hors-série n°45 (Caraktère, 2021)

Douze ans après son numéro 28, Batailles & Blindés ressort son dossier sur le rôle de l’armée allemande dans la guerre moderne (l’adjectif « mécanisée » disparait au passage). Une aubaine pour ceux qui ne possèdent pas le numéro, mais aussi une petite déception de ne pas en avoir profité pour revisiter un peu le sujet et sortir du piège du prisme essentiellement germanique porté par le fil conducteur que représente Heinz GUDERIAN.

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En effet, depuis la parution initiale du dossier, l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale (incluant ses origines et ses conséquences) continue de progresser. Plusieurs études se penchent ainsi depuis quelques années sur les évolutions doctrinales et matérielles des autres grandes armées européennes au cours de la première moitié du XXème siècle. L’évolution accélérée des technologies du début du XXIème siècle suscite ainsi l’engouement depuis une vingtaine d’années pour l’analyse des « révolutions » dans les affaires militaires et la capacité des armées à maîtriser de telles ruptures, notamment lors de l’avènement des guerre industrielles de la fin du XIXème siècle et de la première moitié du XXème siècle (voir par exemple S’adapter pour vaincre, comment les armées évoluent de Michel GOYA).

Concernant les chars et la guerre mécanisée, les Allemands sont en retard par rapport aux armées britanniques et françaises à la fin de la Première Guerre mondiale. La Reichswehr réussit néanmoins le tour de force de mettre en place une structure qui permet de penser et de tester le renouveau doctrinal dans la façon de conduire une guerre de haute intensité malgré les contraintes du Traité de Versailles. Elle profite de son format réduit pour limiter les luttes d’arrière-garde de certaines armes, non sans quelques difficultés. Cela ne signifie pas que les autres armées européennes restent figées. Paru entre l’édition originale de ce dossier et se réédition, l’ouvrage de Hugues WENKIN est à cet égard un peu plus équilibré en dépit d’un titre et d’une couverture 100% germanique.

Si Heinz GUDERIAN joue indéniablement un rôle dans la conception, la mise en pratique et la survivance du modèle, il est toujours frustrant de voir s’éclipser les autres acteurs de la Panzerwaffe par la stature du commandeur qu’est celle de Heinz GUDERIAN. C’est la même difficulté en France où les débats sur l’évolution de l’armée française sont en grande partie préemptés par la figure de Charles de GAULLE laissant dans l’ombre nombre d’acteurs méconnus avec une influence réelle qui méritent d’être davantage mis en avant. L’exemple de la biographie consacrée à Pierre HERING en est un parmi d’autres, trop rares malheureusement. Les mémoires rédigés après-guerre sont certes utiles mais ont le défaut de trop tirer la couverture à ceux qui les écrivent. Ceux qui sont morts durant le conflit ou qui n’ont pas pris la plume après ne peuvent défendre leur rôle et leurs contributions. D’où la nécessité de se plonger dans les archives et les publications d’époque (à l’image de l’excellent Charles de Gaulle et l’irruption hitlérienne, le gaullisme précurseur, 1932-1940), et non de réécrire ou de synthétiser, aussi brillement soit-il, une histoire déjà écrite.

Au même moment, les Britanniques mettent l’accent sur la motorisation de leur armée (voir l’excellente série d’articles parue en 2010 dans Tank Zone sur le sujet), les Soviétiques, les Hongrois et les Tchécoslovaques développent d’excellents concepts de chars dont certains alimentent ensuite la réflexion allemande même si toutes les initiatives ne sont pas des réussites. La France ne reste pas non plus dans les deux pieds dans les mêmes sabots. L’existence parallèle de grandes unités blindées et de bataillons de chars de combat indépendants pour soutenir les divisions d’infanterie est ainsi repris avec succès par l’armée américaine dans la deuxième moitié de la Seconde Guerre mondiale. La force américaine sera de piocher les meilleurs concepts dans les différentes armées et de se donner les moyens industriels de les mettre en œuvre concomitamment. A l’inverse, Heinz GUDERIAN s’y oppose fortement comme le montre l’article sur la fin de la cavalerie allemande et les leichte Divisionen. Dans le même esprit, il tente également de faire barrage au développement des canons d’assaut sauf quand il s’agit de les préempter pour venir au secours d’une Panzerwaffe exsangue.

Les deux chapitres plus particulièrement dédiés aux matériels s’intéressent en fait aux engins de la seconde moitié du conflit en agrégeant des bouts d’articles parus de-ci, de-là, ainsi qu’à la génération de chars destinée à entrer en service en 1946. A cette époque, les Alliés ont déjà rattrapé leur retard voire ont renoncé à copier certains concepts allemands qui ne résistent pas à l’après-1945. Or, là où les Allemands sont réellement novateurs, c’est dans la conception de la cellule de combat type qui voit le jour avec les Panzer III et Panzer IV. Quant aux chars géants type Panzer VIII Maus, ils n’ont aucun rapport avec la guerre moderne et symbolise la sclérose doctrinale allemande après quelques années de guerre totale et idéologique. La capacité d’innover collectivement de la Reichswehr s’est dissoute dans une Wehrmacht inféodée à son Führer tout puissant intervenant partout, favorisant une logique clanique et les intérêts corporatistes.

Batailles & Blindés n°28 initialement publié en décembre 2008

Si le dossier est original et percutant fin 2008 lors de sa parution initiale, il l’est beaucoup moins douze années plus tard, surtout dans le cadre d’un numéro hors-série. Lui agrémenter un article sur le programme Entwicklungstypen déjà paru dans Batailles & Blindés n°85 en 2018 (seulement) renforce ce côté recyclage assez désagréable pour les lecteurs fidèles et anciens. D’autant plus que l’article sur la Panzer-Division Typ 1944 a son infographie déjà reprise dans Trucks & Tanks Magazine n°34 pour un texte davantage structuré que ne reprend malheureusement pas ce numéro hors-série. Vraiment dommage alors qu’il y a de la place pour analyse globale bien plus nuancée de l’évolution de la guerre moderne de 1918 à 1939 qui mette aussi en avant les passerelles qui existent entre les différents pays.

En conclusion, un numéro qui reste valable pour les néophytes ne possédant pas les numéros dans lesquels sont déjà parus les articles. Les autres ne trouveront par contre rien de particulièrement nouveau qui justifie le prix à débourser.

Sommaire

  • Introduction
  • Les penseurs
  • Nicht kleckern, kotzen !
  • Panzer contre Uhlans
  • La Panzer-Division Typ 1944
  • Les matériels
  • le programme Entwicklungstypen
  • Conclusion

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