Interview Hugues WENKIN

Auteur apprécié des passionnés francophones de la Seconde Guerre mondiale, Hugues WENKIN anime le très dynamique Mook 1944 et vient de publier dernièrement Sur les traces du I. SS-Panzerkorps de la Normandie aux Ardennes et un détonnant La percée allemande (Bataille des Ardennes, Bastogne, tome 1) chez Weyrich.

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Bonjour Hugues Wenkin, les lecteurs francophones qui se passionnent pour la Seconde Guerre mondiale se sont désormais habitués à votre signature grâce à vos contributions régulières dans des magazines bien connus, vos livres et maintenant Mook 1944 lancé en 2019. Pouvez-vous nous en dire plus sur vous, l’origine de votre passion et votre approche ?

Comme Obélix, je suis tombé dedans quand j’étais petit. Mon père était tankiste en Allemagne à l’armée belge. Mes plus anciens souvenirs sont dans les chars. Ardennais jusqu’au bout des ongles, je proviens de la région de Bastogne. Les repas de famille ne se terminaient jamais sans qu’un grand-oncle ait évoqué « l’offensive ». Le modélisme blindé est ma passion depuis l’âge de 12 ans.

Que ce soit en 1940 ou en 1944, la Belgique s’est retrouvée, malgré elle, être un champ de bataille loin d’être anecdotique. Comment expliquer que les éditeurs spécialisés et les auteurs belges aient été jusqu’à présent si discrets (à l’exception des éditions De Kriger et de Weyrich ou de quelques auteurs comme Henri Castor) ?

La faute originelle est à rechercher dans les universités belges où l’histoire bataille est décriée. Un étudiant est pratiquement confronté à un refus systématique s’il veut se frotter à l’histoire militaire en dehors du carcan sociologique de la chose. Peu de personnes formées professionnellement pour décrire les opérations militaires. Les seuls historiens militaires belges étaient donc des officiers à la retraite fortement influencé par l’historiographie américaine.

L’historiographie sur les combats de l’armée belge en 1940 est malheureusement écrasée par le retentissement de la chute d’Eben-Emael. Comme pour l’armée française, une fausse image s’est installée dans l’inconscient populaire faisant oublier le sacrifice pourtant bien réel des soldats. Ce n’est que dans les toutes dernières décennies que l’historiographie française a commencé à porter un regard différent grâce à la ténacité de quelques auteurs et éditeurs. Une telle dynamique est-elle également à l’œuvre en Belgique ?

Pas vraiment, j’ai travaillé moi-même sur Eben Emael. Ce que j’ai découvert dans les archives est encore pire de ce que l’image populaire véhicule. Je n’ai pas osé tout dire… Cela change du côté des Ardennais, on est si fiers de leur parcours pendant la campagne qu’on risque même parfois de perdre notre objectivité. De toute manière, tout s’est joué à Sedan et à Dinant et même là, les défenseurs étaient français.

De façon plus générale, quelle valeur ajoutée peut apporter une vision belge du conflit et plus particulièrement des événements de 1940 et de 1944/1945 ?

Pour 1940, il y a énormément de sources encore inexploitées dans les archives de l’armée belge. Le problème est que la période ne fait pas recette dans le monde de l’édition. Vendre 1940 est 30 fois plus difficile que de vendre 1944.

Pour 1944, les Belges n’étaient pas acteurs dans la bataille. La population a fortement souffert des combats. Bien que beaucoup n’osent pas en parler, il se dit à demi-mot dans les chaumières que les GI’s se comportaient parfois avec plus de sans-gêne que les Allemands auxquels l’ancienne génération ne pardonne rien (les rancœurs sont tenaces en Ardenne). Il est donc absolument nécessaire d’objectiver le débat qui a été depuis très longtemps occulté par deux éléments :

  1. l’American soft Power qui véhicule un héroïsme digne d’une image d’Épinal gommant les erreurs tactiques.
  2. la haine du Boche.

Pour la nouvelle génération d’historien, le chantier est énorme. On a le sentiment qu’il faut pratiquement tout réécrire d’une manière moins orientée. Être présent sur le terrain, avoir accès aux témoignages des anciens, une image neutre, être au carrefour de l’Europe coincés entre la France et l’Allemagne, sont autant d’atouts cumulés par les historiens militaires belges actuels.

Que ce soit sur le franchissement de la Meuse en 1944 par les Américains, le ratage allemand qui laisse les Américains se retrancher dans Bastogne, vous montrez qu’il reste beaucoup de sujets à découvrir ou à retravailler sur cette période. Comment se sortir des omniprésentes reprises des historiques officiels américains, qui intègrent largement une certaine vision allemande laissée par les généraux vaincus qui profitent souvent de l’opportunité de se dédouaner ?

L’historiographie US n’a utilisé que ce qui l’arrangeait de la série de rapport et d’interviews des officiers allemands après la bataille. Revenir à la source et relire les séries MSA, MSB d’interviews permet déjà de retrouver beaucoup d’informations passées sous silence. Il y a en outre les After Action Reports des unités US, beaucoup plus objectifs pour autant qu’on y applique l’effort d’en faire la critique historique. Pour y arriver, il faut retourner sur le terrain, on voit directement qui ment et qui dit la vérité. Il y a aussi les sources britanniques, inexploitées jusqu’à présent et qui sont édifiantes sur bien des points. Les Britanniques, Montgomery en particulier, ont vraiment sauvé la mise au front US. Une affaire que Eisenhower et Bradley ont bien eu du mal à admettre après guerre. Nous allons le démontrer dans le second tome. Sans le XXXth corps, la Meuse était franchie à Dinant (enfin plus précisément au niveau du pont-rail d’Anseremme).

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Dans La percée allemande (Bataille des Ardennes, Bastogne, tome 1), vous affirmez à rebours de l’opinion généralement acquise, que la contre-offensive allemande dans les Ardennes est une aubaine, presque espérée, pour les Alliés ? Pourquoi ? Existe-t-il des documents d’archives autres que les mémoires de Bradley et d’Eisenhower pour conforter cette vision ?

Oui, Montgomery est bien plus bavard. Ajoutez à cela les rapports du G2 du 12th Army Group, les rapports du renseignement britanniques et vous décodez ce que Bradley et Eisenhower admettent à demi-mot d’une manière très diffuse. Beaucoup d’autres ont préféré garder la version de l’historiographie américaine de la surprise totale, plus romanesque au final. On a pris le risque de remettre en question la version officielle, les lecteurs les plus avertis n’ont pas trouvé de faille dans notre analyse circonstanciée.

Avec Weyrich Edition, quels sont vos projets et vos ambitions avec Mook 1944 et plus globalement dans l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale ?

Nous avons pour objectif de devenir les leaders de l’historiographie francophone sur la bataille des Ardennes. Nous disposons d’atouts sérieux pour y parvenir :

  • Un partenariat privilégié avec les musées qui nous ouvrent leurs sources.
  • Une équipe de rédaction vraiment exceptionnelle en savoir-faire et une équipe d’édition très créative pour la mise en projet.
  • Le Mook 1944 qui rencontre un succès inégalé en Belgique (il s’en vend 5000 exemplaires à chaque n° rien qu’en Belgique, ce qui est énorme). Nous cherchons le chemin de la France, un distributeur sérieux est très difficile à trouver sur l’hexagone (à bon entendeur, salut…).
  • Une série de collections qui fait son chemin par son sérieux. Nous avons écarté ce qui n’était pas de qualité scientifique.
  • La bataille des Ardennes n’a pas été exploitée en profondeur et nous sommes assis sur des sources d’information inconnues…

Avec le Mook en fer de lance, nous déployons une nouvelle série de qualité supérieure (la percée est le premier opus d’une longue série), qui vient compléter notre collection format poches et nos livres moyens formats. Le label 1944 est un label de qualité, pour l’obtenir les auteurs doivent faire avancer la connaissance par un usage considérable de sources primaires. Chez Weyrich, un auteur qui lit dix livres pour en écrire un onzième, on n’en veut pas. J’y veille personnellement et comme je suis carré comme une boîte à chaussures…

De bien belles perspectives et un professionnalisme qui se mêle à la passion, merci pour ces éclairages passionnants !

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2 réflexions sur « Interview Hugues WENKIN »

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