Les débuts du nazisme avec Emil Maurice, l’ami juif de Hitler (Heimdal, 2020)

Fruit d’une gestation longue de plusieurs années et tortueuse, ce livre, inclassable, apporte un éclairage sur la montée du nazisme et sa prise du pouvoir dans l’Allemagne de l’Entre-deux-guerres. Sur la forme, mis à part son format massif de près de cinq cent pages, il est également différent des habituels albums historiques des Editions Heimdal par l’imbrication de l’iconographie dans le texte à chacune des pages. Véritable reflet allemand de l’Inexorable défaite de Jean-Yves MARY qui traite le côté français…

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Pour comprendre l’intérêt du livre, il est nécessaire de connaître Emil MAURICE. Inconnu du grand public, il est pourtant l’un des personnages clefs de l’entourage d’Adolf HITLER dans sa marche vers la prise du pouvoir. La lecture de l’avant-propos éclaire sur l’importance des archives conservées par l’intéressé et qui fournissent matière à l’ouvrage.

Son parcours est typique de cette génération. Vétéran de la Première Guerre mondiale, il rejoint les corps francs et est l’un des premiers adhérents du Deutsche Arbeiterpartei (DAP) fondé à Munich en 1919 où il met sur pied la section sportive. Il grenouille dans tous les éléments troubles de l’époque (attentats, putsch), connait la prison et devient proche d’Adolf HITLER à qui il sert de chauffeur et d’homme à tout faire. Il est un des éléments fondateurs de la SA, de la protection rapprochée du futur dictateur (qui aboutit plus tard à la Leibstandarte) et même de la SS. Cela ne l’empêche de se brouiller (sans se faire tuer) puis de se réconcilier avec Adolf HITLER. Son relatif effacement de la vie politique du III. Reich dans les années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale lui permet de passer « sous les radars » de l’après-guerre.

La première partie du livre plonge dans les racines de la culture germanique qui du romantisme des XVIIIème et XIXème siècles se transforme progressivement en antisémitisme au point d’en devenir même un parti en 1889 et en promotion de l’ariosophie (la sagesse des aryens). S’en suit une galerie de curieux personnages qui font de Munich une poudrière entre les révolutionnaires antimonarchistes et les tenants de ces courants. Un véritable bouillon d’idéalistes, de rêveurs, de dangereux extrémistes et d’une population ayant perdu ses repères habituels. Bref, tout est réuni pour une cristallisation qui ne peut que se terminer en guerre civile poussant les uns et les autres sur des voies sans retour. Le fait d’avoir des ascendances juives n’empêche alors pas des Allemands d’embrasser la cause antirévolutionnaire teintée de romantisme, de mythologie germanique et d’antisémitisme. Emil MAURICE en est un exemple qui ne reste pas si isolé que cela et qui reste fidèle à ses idéaux du débuts malgré la défaite et ce que devient le régime (à l’instar d’ailleurs de nombreux vétérans et commandants qui passent davantage de temps après 1945 à tenter d’expliquer qu’ils n’ont rien à voir avec les atrocités commises plutôt que de les condamner ou reconnaître leurs erreurs).

Au fil des pages, les clivages politiques traditionnels explosent de part et d’autre. Ils expliquent aussi les purges à venir entre les différentes sensibilités du parti nazi qui émaillent toute son existence. Un long chapitre concerne également l’aventure des corps francs allemands et la guerre civile à Munich. Il est indispensable de connaître dans le détail ces évènements pour mesurer l’importance des troubles dans l’Allemagne de l’époque et leurs conséquences.

Une fois le décor posé, une seconde série de chapitres explore la fondation politique du nazisme et de ses différents organismes en passant par le putsch de Munich et la rédaction de Mein Kampf. Ce qui frappe, ce sont les nombreux contributeurs qui permettent à Adolf HITLER de réaliser son dessein et de structurer progressivement, mais violemment et régulièrement dans le sang, sa ligne politique.

Vient ensuite une partie plus intimiste, avec l’affaire Geli RAUBAL et l’utilisation des cérémonies de mariage de quelques proches (Rudolf HESS, Emil MAURICE) comme événements mondains nazis. En filigrane, le lecteur assiste à l’embourgeoisement des caciques du parti nazi au fur et mesure que les années passent. Les décennies défilant, l’âme combattive s’estompe progressivement, charge à la génération suivante de suivre la voie tracée et de porter le combat dans l’Europe entière. L’heure n’est plus à la révolution romantique, mais à la guerre, à l’industrialisation de la repression et de l’extermination où les combattants de la première heure laissent leur place à des gestionnaires et des barons. En cela, l’évolution du parcours d’Emil MAURICE illustre ce virage irréversible qui plonge l’Europe dans la pire crise de son Histoire achevant de signer la fin de son rayonnement mondial. La créature échappe au contrôle de ses géniteurs.

C’est donc un livre unique dans l’historiographie francophone sur l’Allemagne de l’Entre-deux-guerres, les origines du nazisme et la montée au pouvoir d’Adolf HITLER. Il permet de mieux saisir la complexité de l’époque et surtout de comprendre comment le parti nazi se construit. Le fait qu’Emil MAURICE possède une ascendance juive ne parait pas si significative au point de le souligner dans le titre. Sa proximité avec Adolf HITLER n’est pas liée à ce fait, son antagonisme avec Heinrich HIMMLER si. Le fait qu’il bénéficie de passe-droits de la part même d’Adolf HITLER ne remet pas en cause l’antisémitisme extrême de ce dernier qui en l’occurrence est plutôt fidèle aux premiers membres de sa garder rapprochée qu’il épargne même en cas de divergence idéologique à condition qu’ils ne se retournent pas contre lui.

Le tout est servi par une magnifique et très originale iconographie entre oeuvres d’art, documents d’époque et clichés officiels ou privés. Le tout permet de comprendre d’où sort le nazisme et le rôle de catalyseur que joue Adolf HITLER pour parvenir à capter ce foisonnement idéologique et philosophique.

D’un contenu particulièrement dense, il est cependant parfois difficile de suivre le fil chronologique et thématique. Certainement une conséquence de la complexité, l’entrecroisement des événements et des nombreux personnages qui jouent un rôle sur la durée ou ponctuellement. Très centré le parti nazi, Adolf HITLER et son entourage immédiat, cet ouvrage n’éclaire malheureusement pas l’autre versant de l’Histoire, celui de l’affaiblissement du pouvoir traditionnel allemand, incapable de proposer une alternative au phénomène et d’y apporter une réponse au-delà de la figure tutélaire de Paul von HINDENBURG. La lecture de livres comme Hammerstein ou l’intransigeance, une histoire allemande semble nécessaire pour compléter le panorama.

En tout cas, cette page d’Histoire est l’illustration parfaite que jamais rien n’est acquis et que le pire est toujours possible. Une leçon bien d’actualité dans le monde du XXIème siècle.

Sommaire :

  • Avant-propos
  • Biographie
  • Westermoor
  • De l’ordre des Germains à la société Thulé
  • Révolution à Munich
  • De la DAP à la NSDAP
  • Stosstrupp Hitler
  • Le « Putsch » de la brasserie
  • Landsberg
  • Geli, 1925-1928
  • Le purgatoire, 1928-1933
  • Retour en grâce, 1933-1934
  • Heidi le temps des prébende, 1935-1945
  • Adolf Hitler et le « mystère Maurice »
  • Postface
  • Bibliographie
  • Index

1 réflexion sur « Les débuts du nazisme avec Emil Maurice, l’ami juif de Hitler (Heimdal, 2020) »

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