Les barbelés de la vengeance ? (Weyrich, 2019)

La Seconde Guerre mondiale commence officiellement en Europe le 1er septembre 1939 avec l’invasion de la Pologne par le III. Reich et se termine par la capitulation allemande le 8 mai 1945. L’historiographie se cale fort logiquement sur ces bornes chronologiques. Pourtant, si les opérations de combat stoppent, leurs conséquences directes se poursuivent : déplacement de population, gestion des prisonniers, repositionnement des troupes alliées en fonction des accords passés entre eux, libération des camps de prisonniers et de déportation allemands, rapatriement des populations déplacées, reconstruction des régions dévastées, déminage, recyclage des épaves, etc. Autant de sujets et de thèmes étonnamment absents de la littérature spécialisée sur le sujet.

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Les conséquences immédiates du conflit pèsent pourtant lourdement dans la vie quotidienne de l’époque. Entre le récit classique de la Seconde Guerre mondiale et celui de la Guerre froide, il existe un « no man’s land », un angle mort très peu investi par les historiens. Ce livre est par conséquent particulièrement précieux par son thème (les prisonniers allemands en Belgique dans l’après-guerre) et son contenu. Un thème complexe au même titre que la question des rapatriés comme l’évoque le livre Les soldats de 1940, une génération sacrifiée.

Divisé en huit chapitres, cet ouvrage évoque tout d’abord l’enjeu de gérer ces millions de prisonniers dans des régions dévastées par plusieurs années de guerre. C’est un nouveau défi logistique qui se pose aux Alliés en plus de celui qui concerne leurs propres troupes et la gestion des populations civiles de pays qui se retrouvent sans aucune administration et dont l’écosystème traditionnel est totalement à terre.

Cette main d’œuvre est également une manne opportune à condition de correctement l’utiliser. En Belgique ou en France, les prisonniers allemands servent à la fois au nettoyage des traces de guerre, mais aussi au redémarrage de l’économie : en zone rurale, dans les mines, dans les usines, etc. L’Europe redémarre grâce à la main d’œuvre des prisonniers allemands tandis que les cerveaux scientifiques sont utilisés au service des pays alliés, à l’Est comme à l’Ouest. Les prisonniers ne sont plus une charge, ils devient un bien précieux.

Au-delà des tâches et de l’organisation des camps, les auteurs analysent également l’état d’esprit des prisonniers, de leurs gardiens et des relations avec la population locale. La fureur des combats éteinte, le silence des armes revenu sur le sol européen, les populations se mélangent, se croisent et partagent leur quotidien. Les ferments de la construction européenne au sens politique s’y trouvent. Malgré les atrocités commises au cours du conflit, les millions de victimes de part et d’autre, l’apaisement prévaut, la réconciliation est déjà en marche, en tout cas entre l’Allemagne et ses anciens adversaires, grâce finalement au travail.

L’effet du retour des prisonniers chez eux est également soulevé, car il provoque un certain nombre de conséquences. En Belgique, le départ des Allemands entrainent une pénurie de main d’œuvre. En Italie, le retour des prisonniers dans leur pays et la fin des colonies entrainent au contraire un excédent de travailleurs qui poussent nombre d’entre eux à émigrer et à aller remplacer les prisonniers allemands libérés. C’est aussi la question des couples qui se sont formés et des familles qui se sont créées.

Le fil conducteur du livre est le camp d’Erbisoeul qui voit ses installations et son fonctionnement passés au crible. Mais les autres camps sur le territoire belge ne sont pas oubliés.

En bouclant la lecture du livre, le lecteur ne peut que revenir au titre de celui. Le point d’interrogation peut ne pas frapper de prime abord. Pourtant c’est une question que pose cet ouvrage. Et les pistes de réponses qu’il donne sont instructives. Bien sûr, il y a encore certaines animosités. Mais c’est finalement la solidarité dans la reconstruction qui s’impose. Dans les conflits contemporains, il est souvent question de « Nation Building » pour préparer l’après intervention des forces armées étrangères. Si le renouveau de l’Allemagne après 1945 est souvent cité en exemple, avec des interprétations pas toujours exactes, les raisons de la réconciliation des populations européennes au lendemain du 8 mai 1945 est laissée de côté. Car deux blocs s’affrontent déjà…

Ce travail de mémoire, bien trop rare, est exemplaire. Reste à espérer que d’autres similaires prennent le suite, que ce soit sur la situation des prisonniers allemands et de leurs alliés auprès des pays de l’Ouest et de l’Est. Sans oublier la question des camps du III. Reich. La force du livre, c’est non seulement son thème, mais aussi sa très belle iconographie. Elle prouve qu’il est possible de combiner lecture studieuse et plaisir sur le conflit au sens large sans pour autant traiter des quelques opérations militaires surmédiatisées.

Sommaire :

  • Préfaces
  • Introduction
  • Les fantômes du Reich aux mains des Alliés et de la Belgique
  • Erbisoeul, un camp américain devient la plaque tournante du système pénitentiaire belge
  • Les prisonniers
  • Une mission : redresser l’économie belge
  • L’état d’esprit et le moral des prisonniers
  • Le rapport avec les Belges
  • La fin du camp et ses héritages
  • Et les autres camps ?
  • Conclusion : quand les arbres cicatrisent les blessures du passé
  • Remerciements

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