Mook 1944 n°5 (Weyrich, 2020)

Un numéro à ne rater sous aucun prétexte pour tous les amateurs de la bataille des Ardennes ! En effet, l’historiographie classique de cet affrontement se concentre traditionnellement sur les dix premiers jours des combats en oubliant que le front ne revient à sa position initiale que fin janvier 1945.

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Non, la bataille des Ardennes ne s’arrête pas quand la 4th US Armored Division parvient à rétablir la liaison avec la garnison encerclée de Bastogne ! Ultra médiatisée, son histoire est corsetée dès le début par les historiques officiels américains et les retours d’expérience biaisés recueillis auprès des responsables allemands. Les deux passent sous silence plusieurs choses et cherchent avant-tout à laisser une trace héroïque pour l’Histoire, y compris chez les vaincus. Las, nombre d’auteurs se contentent de reprendre ces éléments sans esprit critique. Et pourtant, comme Roman TÖPPEL le fait pour Koursk, il en reste à découvrir ! Heureusement Mook 1944 est là…

En choisissant de cibler spécifiquement les tous derniers jours de décembre 1944, Mook 1944 s’intéresse au deuxième temps fort de la bataille des Ardennes. Après celui de l’avance allemande, celui du raidissement. Avant la reconquête alliée qui débute avec l’attaque de la 1st US Army à partir du 3 janvier 1945.

Dans un rapport de force totalement défavorable, la résistance des premières lignes américaines hypothèque l’attaque allemande dès les premières heures de l’opération Wacht am Rhein / Herbstnebel. La 99th US Infantry Division devant les Hautes Fagnes et la 28th US Infantry Division sur l’Our se distinguent particulièrement. Même la 106th US Infantry Division ne doit pas rougir du délai qu’elle demande aux Allemands pour en venir à bout dans la Schnee Eifel, retardant d’autant la prise de Saint-Vith qui coupe en deux l’effort germanique. Pour son baptême du feu et compte tenu des circonstance, ce n’est déjà pas si mal ! Ses hommes sont surtout victimes d’incompréhensions du commandement sur l’arrivée de la 7th US Armored Division qui empêchent un repli à temps de ses éléments les plus exposés (cf. l’article de Hugues WENKIN dans 39/45 Magazine n°353 et 354).

Avec un sommaire bien fourni mais concentré sur son sujet, ce numéro permet aux lecteurs de prendre conscience d’un certain nombre de choses. Les combats pour Bastogne n’ont véritablement d’importance que fin décembre 1944 et tout début janvier 1945. Quand la 3rd US Army, poussée par son chef George PATTON, lance ses premières attaques, l’attention allemande se porte encore sur la Meuse. Les Américains ne rencontrent alors que des unités d’infanterie (5. Fallschirmjäger-Division et 26. Volksgrenadier-Division, 352. Volksgrenadier-Division dans une moindre mesure) déjà bien émoussées depuis le 16 décembre 1944. L’avance est cependant laborieuse.

Si l’Histoire magnifie l’entrée du Medium Tank M4 Sherman « First in Bastogne » de la 4th US Armored Division, elle a quelque peu oublié les difficultés rencontrées par ses voisines face à un adversaire qui n’est pas de premier ordre, bien fatigué et dont la logistique est mise à mal par le réseau routier des Ardennes, les conditions hivernales au sol, les pénuries et le retour du beau temps qui permet le retour de l’aviation alliée. Comme en Lorraine, la 3rd US Army patine et doit ses succès à une supériorité écrasante. Encore une fois, le sort de la bataille se joue dans les quarante-huit première heures. Les bonne décisions prises très rapidement par les Alliés dans l’envoi de renforts associées à plusieurs bévues des états-majors allemands (qui ne peuvent être imputées directement à Adolf HITLER) font le reste.

Face à l’impossibilité de dégager un couloir suffisamment large, les Américains s’exposent à un nouvel encerclement. La réaction des principaux généraux allemands est trop tardive (décidément, la 5. Panzer-Armee ne brille pas plus dans ce domaine que la 6. (SS-)Panzer-Armee). Cela n’empêche pas de déboucher sur des combats très violents menés par exemple par la Führer-Begleit-Brigade ou les restes de la 1. SS-Panzer-Division qui représentent l’apogée de la pression autour de la ville défendue par la 101st US Airborne Division dont le mérite de la résistance est en fait bien plus grand une fois la liaison rétablie qu’avant.

L’article sur les premiers engagements de la 11th US Armored Division rappelle que les Américains alignent plusieurs divisions soit usées soit à peine débarquées sur le continent. Il n’y a pas véritablement de réserve similaire à ce que les Allemands réussissent à faire durant l’automne. Il y a donc bien une situation tendue chez les Alliés qui n’est pas que logistique. Dans l’avance qui suit la fin de la bataille de Normandie, Dwight EISENHOWER et ses subordonnés ne parviennent pas à faire des choix. A la fin de l’automne, si : en sacrifiant le front des Ardennes mais protégé quelque part par les masses assemblées au nord et sud (cf. Bataille des Ardennes, Bastogne, tome 1, la percée allemande).

Les différentes facettes de la tentative de dégagement de Bastogne par la 3rd US Army ne sont pas le seul intérêt de ce numéro.

Dans la continuité des propos de Hugues WENKIN et de Christian DUJARDIN dans Stavelot / La Gleize le destin des Tiger de Peiper ou de l’article Plaidoyer pour le General Sherman ! paru dans Mook 19443, Clément BINON livre une analyse lumineuse des capacités opérationnelles réelles des Panzer VI Ausf. E et Panzer VI Ausf. B sur le terrain des Ardennes. Comme en Normandie, les Allemands utilisent des engins puissants dans un contexte d’engagement qui ne leur est pas favorable tout en délaissant le front pour lequel ils sont conçus. L’analyse sur la pertinence du canon fait réfléchir et remet là aussi en cause un certain de principes tenus pour acquis. Le gâchis de la schwere Panzer-Abteilung 506 illustre parfaitement le sujet (et complète celui bien mieux connu de la schwere SS-Panzer-Abteilung 501).

De façon très originale, ce numéro se penche aussi le rôle des unités de transmissions avec un récit très original.

D’ailleurs, en parlant d’autres fronts, ce numéro de Mook 1944 a l’intelligence de parler aussi de ce qu’il se passe à l’Est. Car les deux sont indissociables, pour les Alliés occidentaux comme pour les Allemands. Parler des Ardennes sans avoir un regard sur ce qui se trame en Pologne ou en Hongrie, c’est oblitérer une partie de l’Histoire : car les déboires à l’Ouest de l’automne (Escaut, Lorraine, Hollande, Vosges) finissent de donner les clefs de l’Europe de l’Est à l’URSS de Joseph STALINE, ce dernier pouvant même se permettre de retarder la prise de Berlin pour consolider ses avancées avant que la guerre ne s’achève (cf. aussi Batailles91).

Enfin, dernier élément percutant dans ce sommaire de choix, les crimes de guerre de l’armée américaine. Si, à la différence de l’armée allemande lors de deux guerres mondiales, ce fléau n’est pas systémique, il n’en est pas moins présent (tout comme il l’est au Vietnam, en Afghanistan ou en Irak de façon plus contemporaine).

Un numéro complet, percutant, original, pédagogique : jubilatoire !

Sommaire :

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