Interview – Yannis KADARI, fondateur et directeur des Editions Caraktère et Overlord Press

Fondateur de Caraktère et d’Overlord Press, Yannis KADARI nous parle de la situation de la presse magazine, de ses maisons d’éditions, de ses projets !

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Bonjour Yannis Kadari, pour commencer, pourriez-vous vous présenter ?

Bonjour, oui, bien sûr : passionné d’histoire militaire depuis mon enfance, lecteur et wargamer, j’ai fait des études de commerce international, avant de fonder Caraktère en 2003. J’avais alors trente-et-un ans, des rêves pleins la tête et des centaines de clichés anciens dans mes tiroirs, ayant été collectionneur de photos depuis presque toujours. Bien des années après, me voici devenu gérant de sociétés, auteur, éditeur, conférencier, directeur de collection et toujours lecteur avide et collectionneur de photos et de wargames !

Quel a été votre parcours d’éditeur ?

J’ai fait mes premières armes en tant qu’auteur chez Jean-Robert Gorce, dans le mensuel Histoire de Guerre, ainsi que chez le regretté Christian-Jacques Ehrengardt, le fondateur d’Aéro-Journal, qui a joué un rôle essentiel dans mon parcours, en partageant avec moi sa passion pour l’édition. C’est là que j’ai publié pour la première fois.

Né en novembre 2003, mon premier titre, Batailles & Blindés, a connu un succès immédiat, le plaçant d’emblée dans le Top 3 des magazines d’histoire militaire le plus lus de France, battant des records de ventes pendant les cinq premières années de son existence. Sont ensuite arrivés Ligne de Front, en septembre 2006, puis Trucks & Tanks magazine et Aéro-Journal en 2007, et LOS !, qui est apparu sur le marché en 2012, même si j’en avais conçu la ligne éditoriale dès 2004. Il fallait néanmoins attendre de nous renforcer sur le plan iconographique avant de passer aux choses sérieuses, car les sources d’images concernant la marine sont rares. C’est finalement le développement de la 3D qui a autorisé le lancement du titre.

Trois magazines n’ont pas survécu, Tenues de Campagne, Histoire(s) de la Dernière Guerre, qui racontait la Seconde Guerre mondiale à 70 ans d’écart et qui publiait les auteurs universitaires francophones les plus illustres, et plus récemment Air Combat.

En parallèle des magazines, il y a aussi les livres : ceux de Caraktère bien sûr, dont la gamme se développe rapidement depuis trois ans, ceux d’Overlord Press ou encore ceux édités par Perrin.

Overlord Press est une toute jeune maison d’édition créée en 2018. Nous achetons des droits portant sur des livres étrangers, principalement en anglais et en allemand, que nous traduisons et que nous proposons à un lectorat de passionnés : c’est ainsi que nous avons publié le célèbre ouvrage d’Otto Carius, des Tigres dans la boue, les mémoires de guerre de Lioudmila Pavlichenko, femme sniper soviétique aux 309 kills, ou bientôt une excellente biographie d’Otto Kretschmer ou, et ça sera l’événement du début 2021 dans notre sérail, la traduction d’Achtung Panzer d’Heinz Guderian : enfin, suis-je tenté de dire !

Quant à Perrin, prestigieuse maison parisienne, j’y ai publié quelques ouvrages, dont la seule biographie du général Patton en français. Surtout, j’y ai codirigé la collection des « Maitres de Guerre » avec mon complice François Kersaudy, de 2010 à 2016.

Pour finir, je dirige aussi une petite société britannique, Malaya Publishing, qui a pour mission de nous ouvrir les portes du marché anglo-américain.

Bref, je n’ai pas chômé pendant ces vingt dernières années !

Comment positionnez-vous les Éditions Caraktère et aussi Overlord Press sur le marché francophone de l’histoire militaire contemporaine ? Quelles sont leurs principales marques de fabrique ?

Dans les deux cas, on pourrait se lancer dans une grande analyse marketing, plein de termes aussi ronflants qu’incompréhensibles, mais ça ne serait pas honnête : si Caraktère s’est imposée comme un leader sur son marché, face à une concurrence importante, de bonne qualité et bien implantée, c’est parce que nos publications sont faîtes par des passionnés qui ne lésinent pas sur les moyens : les textes sont denses, les sommaires variés et l’iconographie (photos et infographies) généreuse. Nous avons été les premiers à faire un usage massif de la 3D en France, et même en Europe occidentale, et nous sommes toujours les seuls. Ces illustrations sont onéreuses, mais elles offrent des possibilités importantes et complètent particulièrement bien les textes. On le voit dans LOS !

Tout ceci procède évidemment d’une stratégie de différenciation permettant de se démarquer de la concurrence, mais c’est aussi une question de caractère (sans jeu de mots). Nous ne pouvons pas concevoir de proposer des magazines ou des livres qui n’offrent pas le meilleur à leurs lecteurs, car avant d’être des éditeurs, nous sommes nous-mêmes des lecteurs exigeants. J’ai coutume de dire que Batailles & Blindés est né parce qu’en tant que lecteur je ne trouvais pas la revue idéale, celle que j’aurais aimé lire. Eh bien, croyez-moi, c’est vrai : c’est la suppression des articles sur les chars dans Militaria Magazine qui a été le déclencheur du projet !

Au fil du temps, nous avons aussi construit une base iconographique comptant plus de 85 000 photos numérisées, sans oublier les images d’époque achetées aux enchères ou auprès de marchands. C’est assurément l’une des forces de Caraktère. Et nous continuons à investir et à développer nos réseaux.

De son côté, Overlord Press monte en puissance. Elle est née d’un constat : alors que les lecteurs anglo-saxons jouissent d’une offre de livres pléthorique et sans cesse renouvelée, des grands classiques en matière d’histoire militaire ne sont pas disponibles dans notre langue, parfois soixante ans après leur parution ! Rendez-vous compte, Carius avait été traduit dans toutes les langues, sauf en français. Idem pour Achtung Panzer, et d’autres. Il fallait bien corriger ça !

Quel bilan tirer de cette année 2020 et quels sont vos principaux projets pour 2021 ?

2019-2020 auront été des années terribles pour l’édition, et 2021 ne sera pas mieux. Les mouvements sociaux qui ont émaillé 2019, la pandémie du Covid-19 avec ses phases de confinement, et la faillite de la messagerie de presse Presstalis, ex-NMPP, ont porté des coups très rudes au monde de la presse et du livre, probablement même fatals pour certains acteurs du marché. Il est encore trop tôt pour mesurer l’ampleur des dégâts, mais lorsque la poussière retombera, le spectacle risque fort d’être affligeant.

Quant à l’affaire de Presstalis, qui est un véritable scandale d’état, nous n’avons pas fini de la « payer », au sens figuré comme au sens propre, puisque les pouvoirs publics ont créé des taxes supplémentaires sur les ventes de magazines pour financer un système à bout de souffle ; ce faisant, ils détruisent la rentabilité des éditeurs indépendants, qui vivront des temps très difficiles.

Notre objectif pour 2021 se résume à un seul mot : tenir. Pour ce faire, nous continuerons à renforcer notre gamme de livres, mais aussi à innover, avec la naissance d’une nouvelle revue, dont nous parlerons bientôt. N’oublions pas la devise des SAS britanniques et français : « Qui ose gagne ! »

Même si le potentiel de passionnés de lecteurs se réduit par rapport à ce qu’il était dans les années 1970 ou 1980, la Seconde Guerre mondiale conserve toujours un attrait tout particulier que n’ont pas les autres conflits. Pourquoi un tel engouement ?

Peut-être parce qu’elle n’est pas terminée ? Ce que je veux dire par là, c’est que nous vivons encore sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale, qui ne s’est achevée que depuis 80 ans, soit la vie d’un homme. Ce conflit a été une guerre totale, un événement sidérant pour des centaines de millions de gens qui l’ont vécu dans leur chair, et ce traumatisme se transmet de génération en génération.

N’oublions pas non plus les bouleversements tactiques, stratégiques, géostratégiques, ayant eu lieu durant le conflit, où les armées modernes ont inventé et innové. Pour avoir donné des conférences dans des emprises militaires, comme aux Écoles Militaires de Saumur, où j’ai servi comme réserviste, je me suis rendu compte que certains articles publiés dans les magazines servent de trames à des études de cas destinées aux cadres de l’Armée de Terre. On a encore beaucoup à apprendre de la Seconde Guerre mondiale, croyez-moi.

Et comme tout ceci nous a été rapporté par des films, des enregistrements, des écrits, des lettres, des photos, etc., elle demeure pour beaucoup de lecteurs un événement contemporain, très proche.

Comment concilier la recherche de nouveaux lecteurs et la fidélisation des passionnés plus anciens ? Comment entretenir la flamme et contenter les différents lectorats ?

Il n’y a pas de pierre philosophale ou de recette miracle. Lorsque les magazines sont déployés en rayonnage, ils entrent en concurrence frontale avec ceux de nos confrères, mais aussi tous les titres disponibles dans le point presse, car d’année en année, le panier moyen des achats se réduit et les lecteurs arbitrent.

Nos revues doivent donc offrir un bel équilibre entre le fond et la forme (mise en page et design) et une couverture attrayante, le tout pour un prix compétitif et considéré comme juste par leur lecteur. Nous misons sur la qualité, le sérieux, l’originalité de certain sujets, la capacité à changer d’angle d’analyse pour les thèmes les plus goûtés, car tout ceci « parle » aux « vieux » lecteurs, comme aux nouveaux.

L’étude des conflits d’après-guerre, de la Guerre Froide, périphériques ou des guerres dites contre le terrorisme depuis les années 1990 peut-elle bénéficier de l’expertise éditoriale acquise sur la Seconde Guerre mondiale ? Les lectorats sont-ils compatibles ?

Oui, absolument, et je pense que c’est déjà le cas. Les revues d’analyse le montrent de belle manière, et des auteurs, comme par exemple Michel Goya, réalisent un travail extraordinaire en la matière.

Certains lecteurs s’intéressent à tous les conflits, d’autres sont très sélectifs. L’expérience aidant, il apparaît que notre lectorat traditionnel s’intéresse peu ou pas à la Guerre froide, par exemple, sauf si on lui offre une publication de bonne qualité et complète, à un prix raisonnable. Nous avons en soute une revue 1945-1995 depuis de nombreuses années, mais les études montrent malheureusement qu’elle ne serait pas rentable, et d’année en année, les résultats commerciaux projetés se dégradent. En revanche, nous avons identifié un autre créneau, sur lequel nous travaillons et qui, comme je l’ai déjà dit, devrait donner naissance à un nouveau magazine l’an prochain. Mais chut…

La presse magazine est connue pour être en difficulté (concurrence de l’internet, coûts de distribution et du papier). Comment y répondez-vous et quels sont les leviers pour préserver votre modèle économique ?

La presse magazine dite « grand public » est en difficulté, en effet. On parle là de revues appartenant à des groupes puissants, spécialisées en « actualité », « loisirs », « people », « automobile », etc.

Pour financer leur survie, ainsi que celle des journaux quotidiens (par ailleurs lourdement subventionnés sur les deniers publics), les instances gouvernementales, qui font la pluie et le beau temps sur le marché, intervenant à leur guise et pas pour le mieux, ont contraint les éditeurs indépendants, qui se portaient bien jusqu’en 2017, à mettre la main au portefeuille, en augmentant sans cesse les barèmes de distribution ou encore en créant une taxe de 2,25 % sur leur chiffre d’affaires TTC. Cette taxe qui taxe donc les ventes déjà taxée (TVA) – oui, vous avez bien lu – fragilise les trésoreries des éditeurs. Bref, on déshabille Paul pour habiller Jacques, et ce faisant la survie des groupes indépendants a été mise à mal. Avec la faillite de Presstalis et de ses filiales, le désastre est devenu total.

Là-dessus sont venus s’ajouter la pandémie du Covid-19 et les confinements qui auront un impact catastrophique sur le réseau de distribution de la presse. Rappelons qu’en quinze ans, nous avons perdu un tiers des points de vente français, et que le revenu moyen d’un marchand de journaux s’est effondré.

Donc oui, l’explosion des coûts de distribution, les hausses du papier et la pression fiscale et administrative toujours plus importante nous menacent tous. Le salut réside dans une stratégie d’économie sur les coûts de fabrication et la diversification des produits, notamment en proposant des livres.

Internet en revanche n’est pas vraiment un concurrent, car nos lecteurs, exigeants et bien informés, n’accordent que peu de crédits à la foultitude de sites qui s’y développent ; je ne parle pas des blogs comme le vôtre, évidemment. De la même manière, les magazines numériques représentent une part très marginale de nos ventes, l’immense majorité de nos amis lecteurs préférant avoir du papier entre les mains.

Merci à vous pour cet échange, et longue vie à notre passion commune !

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