De Gaulle, stratège au long cours (Perrin, 2020)

Dans l’excellente collection « Maîtres de guerre » chez Perrin, François KERSAUDY s’attaque cette fois-ci à Charles de GAULLE. Il en résulte un portrait de la construction de l’homme puis de ses réalisations (les titres du sommaire sont limpides). Avec limpidité, l’auteur explique comment se sont progressivement forgés sa pensée et son approche stratégique, tous deux fruits d’une longue maturation alliant prédispositions naturelles, épreuves et influences familiales. D’une lecture agréable propre au format et au style, cette biographie apporte d’utiles clefs de compréhension et une perspective dépassant le seul cadre de la Seconde Guerre mondiale.

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Charles de GAULLE est donc d’un esprit brillant, d’une éducation soignée, cultivée et structurée. Le premier tiers de sa vie professionnelle est quelque peu contrarié. « Sa » Première Guerre mondiale est plombée par sa capture (il ne faut cependant pas lui enlever le mérite de ses premiers mois d’action), qui lui profitera cependant d’un point de vue de sa pensée. Son passage en Pologne lors du conflit avec l’URSS mérite ensuite d’être mieux connu. Mais déjà, son ambition le pousse à demander son retour en France. Admis à l’Ecole de Guerre, Philippe PETAIN intervient personnellement pour revaloriser ses notes. Si le but recherché est plutôt positif, pas certains que cela ne soit ressenti comme profondément vexatoire…

La pensée gaullienne sur les blindés n’est pas totalement isolée, mais elle est volontariste. Son promoteur ne peut malheureusement s’empêcher d’être provoquant au point de détourner l’attention de son propos initial. Si François KERSAUDY souligne le ton prophétique de Charles de GAULLE, il est cependant assez en retrait sur sa facette qui consiste à s’aliéner nombre de ses contemporains au point de brouiller son message (voir à ce sujet le très bon article de François AKNOUCHE paru dans GBM133, De Gaulle responsable du rejet de la force mécanique autonome ?). Un défaut de ses qualité qui l’accompagne tout au long de son parcours.

La narration de l’affaire de Montcornet reprend sans véritable critique les éléments du mythe (couper la route de Saint-Quentin au XIX. Armee-Korps (mot.)) alors qu’il ne s’agit que d’une mission de couverture. La jugement sur la contre-offensive d’Abbeville est également quelque peu surestimé (voir les ouvrages de Henri de WAILLY sur le sujet). Les pages relatives à la fin des années 1930 et sur l’impact militaire réel de Charles de GAULLE ne sont donc pas les plus pertinentes car trop collées à la légende et au mythe construit à posteriori. Un peu dommage, surtout comparé à l’excellent GBM134 qui parvient à trouver le ton juste sans pour autant dénigrer stérilement celui qui trouve la force de s’opposer à son propre gouvernement et à prendre le contre-pied des évidences de la défaite.

Seul un caractère comme celui de Charles de GAULLE, pétri de vision, d’orgueil, de rancoeur et d’ambition peut en effet se révéler dans les conditions qui sont celles de juin 1940. Et là, la perspective donnée par François KERSAUDY sur sa première partie de vie d’adulte est indispensable pour comprendre cela, son obsession à ensuite étouffer toute volonté de résistance dont il n’est pas à l’origine ou qui ne se range pas automatiquement sous sa bannière pour apparaître, in fine, le seul représentant de la France Libre. Au point de peser, encore quatre-vingts ans après, sur la segmentation politique française. Dans son analyse de son affrontement avec GIRAUD, François KERSAUDY reste également dans les pas de l’interprétation classique, pour ne pas dire mythique.

A juste titre, l’auteur lui rend grâce de préserver une certaine unité nationale à la Libération et d’imposer la France à la table des vainqueurs. Assurément l’un des principaux legs de Charles de GAULLE à son pays.

Si la description des premières années professionnelles de Charles de GAULLE est l’une des valeurs ajoutée du livre, l’autre est assurément la perspective donnée sur la période après-guerre. La sortie du guêpier algérien réclame, comme un 1940, un homme particulier qui n’a pas peur d’imposer ses vues. L’impulsion donnée à l’indépendance stratégique, avec notamment l’arme nucléaire, est là aussi un leg majeur laissé à la France, dans le droit fil de la restauration de la place du pays dans le concert international à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En conclusion, un portrait intéressant de Charles de GAULLE qui n’oublie pas ses années de « formation » ni ses contributions post-1945. Deux bémols cependant pour en faire un ouvrage véritablement définitif : une analyse de ses actions en 1940 trop directement inspirée des habituels mythes gaulliens et une tendance à trop valoriser les bienfaits du caractère gaullien sans en souligner les inconvénients (avant guerre, en 1940, durant la Seconde Guerre mondiale, lors des événements d’Algérie ou de mai 1968).

La dernière phrase du livre n’en reste pas moins vraie : de GAULLE est dans le panthéon du roman national français, rangé aux côtés de Jeanne d’Arc, Napoléon et Clemenceau.

Sommaire :

  • Formation initiale
  • La Grande Guerre
  • Gestation
  • Mûrissement
  • Décision
  • Rupture
  • Guerre tous azimuts
  • Grande manoeuvres
  • Les voies de la Libération
  • L’épreuve du feu
  • Spectateur engagé
  • Désengagements
  • La conquête de l’indépendance

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