Les carnets secrets du général Huntziger (Pierre de Taillac, 2019)

Un témoignage indispensable doublé d’un formidable travail éditorial ! Un livre incontournable pour tous ceux qui s’intéressent aux événements de 1940, qui cherchent à comprendre la chute de la France face au III. Reich et plus globalement pour tous ceux qui cherchent à comprendre la personnalités par nature particulière des leaders, quelle que soit leur époque. Si le commandant de la 9ème Armée, André CORAP, est souvent accusé de tous les mots pour ne pas avoir tenu la Meuse, son homologue de la 2ème Armée est cependant bien plus coupable à bien des égards…

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Pourtant, il est le grand absent de la vindicte initiée par Vichy et après-1945 sur les causes de la défaite. Il joue cependant un rôle de premier plan, avant-guerre mais également pendant. A l’instar de nombreux autres généraux, son nom a quelque peu disparu des radars des historiens. Et pourtant…

Sur la forme, le livre reproduit les carnets rédigés à chaud par Charles HUNTZIGER d’août 1938 à sa mort en novembre 1941. Les pages relatives à la période de septembre 1939 à juin 1940 sont relativement succinctes comparées à celles bien plus fournies liées aux négociations d’armistice et à son rôle de Ministre de la Guerre sous le régime de Vichy. Mais toutes possèdent leur intérêt d’autant que Max SCHIAVON prend un soin particulier à préciser et replacer dans leur contexte les propos les uns après les autres. A certain moment, notamment pour les faits relatifs à mai et juin 1940, le texte des carnets ne représente qu’un tiers, voire un quart de page, tandis que les notes de bas de page prennent le reste de la place. Mais sans ces notes, ce livre n’aurait pas le même intérêt. Une introduction présente le personnage tandis que quelques annexes procurent des éléments d’information généralement pas ou peu disponibles.

N’en déplaise à ceux qui jugent le passé avec des yeux contemporains, Charles HUNTZIGER est un homme de son époque. Quelques remarques sur les Juifs, ses propositions pour restaurer le rôle social des officiers devant entraîner de fait l’interdiction aux épouses de travailler en témoignent. Cela n’en fait pas un nazi, ni un fasciste, mais tout simplement le reflet d’un certain état d’esprit propre à son milieu social, culturel et familial à une période charnière de l’évolution des sociétés que l’après-guerre accélère définitivement. En cela, ses propos non révisés après-coup du fait de sa mort brutale, représente un formidable témoignage social comparé aux autobiographies rédigées après 1945 par un certain nombre de responsables militaires et civils qui prennent généralement grand soin de gommer les aspérités dérangeantes.

Les propos de Charles HUNTZIGER éclairent également ce qui peut se passer dans la tête de quelqu’un qui a de lourdes responsabilités et nourri d’ambition professionnelle. L’un ne va pas sans l’autre sauf dans de très rares exceptions. Il en résulte parfois des préoccupations que les contemporains peuvent qualifiées de « hors-sol » ou de « lunaires » quand il s’agit de rivalités intestines, de guerre des chefs, de luttes d’influence et de combats de coq. Rien de bien nouveau dans les rapports humains. A l’heure des réseaux sociaux, on n’ose imaginer lire un jour une anthologie annotée des messages envoyés à titre privé ou officiel de nos responsables politiques, militaires ou tout simplement civils. Bien rares doivent être ceux qui consignent désormais dans des carnets leurs impressions et opinions…

Jusqu’à son limogeage et son remplacement, Maurice GAMELIN occupe une place majeure dans les propos de Charles HUNTZIGER. Et pas d’un point de vue positif. C’est un visage très politique (au mauvais sens du terme) qui en ressort, attaché à défendre sa place, contestée, quitte à utiliser des subterfuges qui nuisent à l’efficacité globale de l’armée française. Là aussi, le fait n’est pas nouveau et est toujours d’actualité, tant dans le domaine politique, militaire que civil.

Les entrées concernant les premiers jours de Fall Gelb sont glaçantes. Ils témoignent de l’aveuglement français, qui n’est pas du seul fait de Maurice GAMELIN. Concernant les opérations de couverture dans les Ardennes et sur le franchissement de la Meuse à Sedan, c’est proprement édifiant. Tout semble aller pour le mieux. Y compris au 14 mai 1940 : « Rien de compromis jusqu’à présent ». Le ton témoigne déjà d’une certaine résignation. Le lendemain, 15 mai 1940, changement de ton : « journée dramatique. Pressé de partout, je tiens ». Sauf que la question n’est pas tellement de tenir mais de rétablir les positions. La seule possibilité de résorber la tête de pont de Sedan vient juste d’être gaspillée… Mais l’effondrement, c’est bien entendu chez les autres. Ce qui marque, c’est l’absence totale de volonté de faire quelque chose et de ne se concentrer que sur son propre secteur, en oubliant ostensiblement que Sedan est de la responsabilité de « sa » 2ème Armée… Sa décision de replier ses lignes agrandit un peu plus la percée allemande lui offrant une dynamique supplémentaire.

Si Sedan marque encore les esprits, ce n’est pourtant pas la seule la catastrophe qui s’abat sur les Alliés, et ce dès les premières heures du 10 mai 1940. Toute démarre avec la capture d’un certain nombre de points de franchissement sur le canal Albert, la Meuse et le Rhin à partir du secteur de Maastricht. Trop molle en comparaison de l’adversité allemande, l’avance enclenchée avec la manoeuvre Dyle-Breda ne permet pas de reprendre immédiatement le contrôle de la situation. La première ligne naturelle de défense belge et hollandaise est déjà enfoncée. L’impossibilité de bloquer la marche des 3. Panzer-Division et 4. Panzer-Division en direction de la trouée de Gembloux menace un peu plus la finalité de l’opération.

Les unités de cavalerie envoyées en mission de couverture dans les Ardennes sont rapidement obligées de se replier derrière la Meuse, là aussi sans avoir saisi les opportunités de retarder l’avance allemande, notamment en ce qui concerne la 3ème Division Légère de Cavalerie (DLC) au Luxembourg. Sedan n’est que l’extrémité sud de la brèche de cent kilomètres qui s’ouvre dans la défense française, mais à aucun moment Charles HUNTZIGER ne se met en position réellement de vouloir rétablir la liaison avec la 9ème Armée plus au nord alors que cette dernière n’est pas en position de faire quoique que ce soit. Ce qui pose problème, ce n’est pas tant le franchissement de la Meuse que le gaspillage des réserves françaises immédiates qui existent, sont à proximité et de bonne qualité.

On peut donc dès lors s’interroger sur la relative clémence qui lui est octroyée, puisqu’il bénéficie même d’une promotion au cours de la campagne. A la tête d’un groupe d’armées, la même apathie semble l’envahir face au déclenchement de Fall Rot dans son secteur. Écrits pourtant sur le fait, son texte semble distant par rapport aux événements et finalement bien peu concerné. C’est peut-être là la plus grande différence avec ses homologues germaniques.

Quelque peu forcé à l’inaction à la fin de la bataille de France, il est choisi pour négocier les armistices et les signer. Outre des considérations personnelles sur le fait de recevoir un tel « cadeau », il ne remet en cause ni le bien fondé de faire cesser les combats, ni la forme (armistice ou capitulation – cf. Les grandes erreurs de la Seconde Guerre mondiale).

Sa description de son expérience au sein du régime de Vichy est également passionnante. Le lecteur y retrouve les querelles d’ambitions et d’égo. DARLAN et LAVAL trônent en bonne place dans la galerie de portraits brossée page à après page par Charles HUNTZIGER. La pression allemande qui durcit sans cesse les conditions transparaît également très bien et avec elle l’impuissance française qui n’a d’autre choix d’aller plus avant dans la collaboration en espérant adoucir le III. Reich tout en cherchant un moyen de gagner du temps. Doux rêve.

Les carnets éclairent aussi quelque peu le sentiment qui règne en France vis-à-vis de la Grande-Bretagne (Mers-el-Kébir, Syrie). Pourtant, l’arrière pensée de reprendre le combat n’est pas absente. L’annexe sur la mission du colonel Groussard est ainsi bien intéressante. Mais une fois encore, il est davantage question d’ego que d’intérêt national… Il n’en demeure pas moins que les faits ne sont ni tout blanc, ni tout noir (voir aussi Les services secrets du général de Gaulle, le BCRA 1940-1944).

Il y a donc de multiples façons d’aborder ces carnets. Qui ne seraient rien sans encore une fois le très grand travail éditorial de Max SCHIAVON. Un index très pratique permet d’aller rechercher des informations sur telle ou telle personne citée dans le corps du texte et dans les notes.

Sommaire :

  • Introduction
  • Charles Huntziger, depuis sa naissance jusqu’en 1938
  • Les négociations au Proche-Orient, l’immédiat avant-guerre (août 1938-septembre 1939)
  • La drôle de guerre
  • La bataille
  • Président de la délégation française des commissions d’armistice (juin à septembre 1940)
  • Ministre secrétaire d’Etat à la Guerre
  • Disparition et obsèques
  • Annexes

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