Historiographie de la Seconde Guerre mondiale : rentrée 2020 & perspectives

L’année 2020 s’annonçait déjà délicate pour le secteur de la presse et littéraire, mais la crise sanitaire en a remis une couche en perturbant un peu plus la distribution (fermeture des kiosques et marchands de la presse), sans parler de la liquidation judiciaire de Presstalis. Pas certain que le confinement ait eu un impact positif sur l’augmentation d’un lectorat en perpétuelle extinction. Neuf mois sont déjà passés, quel état des lieux en cette rentrée 2020 ?

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Presse magazine, vers davantage de concentration ?

Alors que le nombre de lecteurs qui s’intéressent à la Seconde Guerre mondiale ne cesse de diminuer, la presse magazine sur le sujet est encore plutôt pléthorique. Difficile cependant de partager un gâteau qui se réduit, l’augmentation des prix de vente pour compenser l’augmentation des coûts et de moindre économies d’échelle ne facilite pas de prime abord l’attractivité.

Batailles reprend 2e Guerre mondiale, une concentration heureuse

Le premier semestre 2020 voit la disparition du magazine 2e Guerre mondiale dont l’équipe rédactionnelle collabore désormais avec Batailles. Cette concentration fait plutôt sens, les deux titres ayant une ligne éditoriale assez proche et un positionnement similaire tant sur le fond (sujets relativement généraux sur le conflit et s’adressant à un public assez large) que sur la forme. Et cela évite un certain nombre de doublons.

L’imbroglio AceS

Côté magazines aéronautiques, les Editions Heimdal sifflent la fin pour AceS après quatorze numéros. Le créneau est en effet bien encombré, mais visiblement la décision fait quelques vagues… Toujours dommage de voir les divergences internes ainsi exposées sur la place publique, ce qui donne une piètre image des acteurs. Heureusement, il y a toujours l’indétrônable Fana de l’Aviation ou Avions, mais AceS était toujours un trimestriel agréable à feuilleter et intéressant à lire.

Les éternels…

39/45 Magazine continue son chemin avec un style bien particulier et bien installé dans le paysage. Son enjeu principal est le renouvellement de son lectorat, bien normal pour la doyenne des publications.

Du côté des Editions Caraktère, l’offre reste identique mais avec quelques subtiles changements. Ainsi LOS ! s’est ouvert au XIXème siècle en appliquant les mêmes recettes que celles utilisées pour les sujets du XXème siècle. Entre Trucks & Tanks, Ligne de Front et Batailles & Blindés, certains sujets se marchent parfois sur les pied, sans parler d’articles repris totalement ou partiellement par l’un ou l’autre. Ceux extraits des livres parus par ailleurs font également doublons pour ceux qui les achètent. Il faudrait trouver un autre moyen de promotion à l’instar de ce que font très bien les blogs de Pen & Sword et d’Osprey.

Le champ éditorial de ces parutions dédiées au XXème siècle reste dans la pratique très Seconde Guerre mondiale, de nombreux numéros ont 100% de leur sommaire consacré à ce conflit hormis les rubriques d’actualité. Pas certain que la qualité de la forme suffit à entretenir un lectorat qui pour des motifs économiques doit faire des choix et qui peut parfois saturer d’un énième article sur les mastodontes blindées produits ou imaginés par l’industrie du III. Reich.

Spécialisation à outrance

Le seul magazine à voir le jour durant cette période est Bataille de Normandie 1944 Magazine chez Maranes Editions. Parfait sur le fond et sur la forme, il se heurte de plein fouet à Normandie 1944 Magazine des Editions Heimdal. Sa qualité fait ainsi dire à Ligne de Front dans son n°86 : « (…) des angles d’attaque loin de l’histoire militaire de papy, ce magazine dépoussière l’étal des revues consacrée à la bataille de Normandie. Une chose est déjà sûre : si vous ne deviez retenir qu’un seul magazine sur la campagne de Normandie, c’est bien celui-là ! ». Attendons les prochains mois pour voir comment la situation va se décanter.

Quant au Mook 1944 et à GBM, rien à redire. Espérons seulement que l’exposition du 80ème anniversaire de 1940 et du 75ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale leur ont permis de récolter de nouveaux lecteurs.

1940-2020, de bonnes surprises !

Les 80 ans de 1940 sont la bonne surprise commémorative de l’année. Non pas en raison des festivités, annulées pour cause de crise sanitaire, mais pour le dynamisme des parutions en librairie. De quoi renouveler l’appréciation si malmenée du public pour cette période. Citons pêle-mêle L’inexorable défaite, Les soldats de 1940, une génération sacrifiée, 1940, vérités et légendes, La bataille de Sedan « … fors l’honneur » et quelques rééditions comme celle du livre d’André BEAUFRE (Le drame de 1940) ou de Henri de WAILLY (De Gaulle sous le casque). A noter le dynamisme et le sérieux toujours présent des Editions Perrin.

Dans la catégorie albums, il faut savourer celui sur Le drame oublié de l’ouvrage de La Ferté , Hackenberg et la reproduction d’un tapuscrit allemand sur Abbeville.

Clairement, le niveau des productions littéraires et magazines sur ce thème spécifique de 1940 est globalement élevé et bien meilleure facture que les anniversaires des dizaines précédentes.

L’originalité éditoriale française en danger ?

La presse magazine et quelques éditeurs francophones spécialisés sur la Seconde Guerre mondiale (et les conflits autour) sont reconnus pour leur originalité et leur qualité (Caraktère, Histoire & Collections, Heimdal), chacun ayant son trait de caractère (sans jeu de mot) et son noyau de fidèles… et de critiques.

Malheureusement, cet prééminence est remise en cause sur plusieurs aspects.

Le premier concerne la numérisation. Alors que Helion, Osprey, Pen & Sword développent une offre numérique au moins similaire à celle sur papier, nos éditeurs francophones semblent bien à la traîne sur le sujet. Sites internet un peu vieillots, présence restreinte sur les réseaux sociaux qui se limite parfois au strict minimum (à l’exception des Editions de Taillac qui proposent des formats originaux qui donnent envie), absence de catalogue numérique.

Le second concerne le fond et le prix. Les Editions Caraktère tentent bien de proposer des ouvrages de belle qualité (Le guide du Landser, Encyclopédie des avions de bombardement français 1939-1942, Achtung Tiger tome 1 et tome 2, etc. ), mais les prix restent relativement chers surtout quand les textes sont majoritairement repris d’articles de magazines. Le tarif élevé ne se conçoit réellement que pour des maisons d’éditions de niche quand le contenu est vraiment original et de qualité (comme c’est le cas pour Fontenay-Rauray chez Maranes ou les ouvrages publiés par Arès).

Mais souvent, les sujets restent malheureusement bien trop classiques, centrés sur les habituels grands thèmes de la Seconde Guerre mondiale. Le concept des monographies brochées bien illustrées et de qualité a ainsi du mal à s’imposer dans le paysage francophone. L’aventure de la collection des Batailles & des Hommes chez Histoire & Collections est depuis bien longtemps arrêtée. Bref, il manque un grand éditeur francophone d’histoire militaire capable de rivaliser avec les leaders anglo-saxons tant sur la diversité des contenu (toutes époques et tous conflits) que sur la forme sur les quatres principaux segments de marché (magazines, albums illustrés – la grande spécialité française mais peu compatible avec la numérisation -, les collections de monographies – la force des éditeurs anglo-saxons – et les livres plus académiques.

Dans ce dernier domaine, les Editions Economica font figure de belle endormie sur le segment de la Seconde Guerre mondiale (mis à part Les batailles arctiques). Pourtant, le format de la collection Campagnes & Stratégie se prête parfaitement à des études originales sans pour autant bénéficier d’une iconographie qui est, elle, indispensable pour illustrer albums et monographies.

Côté magazines, la suprématie francophone est également chahutée. Iron Cross est un parfait exemple de ce qui peut être fait en termes d’élargissement éditorial (il couvre les deux conflits mondiaux comme GBM) tout en gardant une forte cohérence (l’armée allemande), se permettant même quelques sujets originaux d’exploration. A méditer…

Enfin, pour ne pas perdre espoir, il faut quand même saluer quelques publications françaises traduites et publiées en anglais comme Panzerdivision Hitlerjugend, volume 2 ou dans d’autres langues comme Être soldat de Hitler.

Le casse-tête de l’audience, stratégie de l’offre ou de la demande ?

Les Panzer, la Normandie, les Ardennes (1940 et 1944), Berlin font toujours vendre, mais de moins en moins quand même… Pas certain que les jeunes générations y voient encore un grand intérêt alors que la Seconde Guerre mondiale a maintenant 80 ans et que le monde d’aujourd’hui connaît une guerre qui ne dit pas (plus) son nom depuis près de 20 ans et de nouveaux enjeux géopolitiques que ce soit avec la Chine ou la Russie. Proposer toujours les mêmes sujets, c’est se condamner à mourir à petit feu. Proposer des alternatives éditoriales, c’est prendre un risque financier dans un contexte plus que tendu. L’innovation dans des sujets peu abordés ou inédits sur la Seconde Guerre mondiale ne peut qu’aller de pair avec l’élargissement du champ chronologique sans pour autant devenir totalement généraliste comme l’est Science & Vie Guerres & Histoire. Avec le recul du temps, 1914-1945 fait sens, comme peut le faire 1939-1991. D’un point de vue technologies et contexte géopolitique, la période 1991 à aujourd’hui possède une certaine homogénéité.

Il est à craindre que les maisons d’édition intermédiaires (entre niches et grand public) qui ne sont pas capables de changer de prisme assez rapidement soient à plus ou moins brève échéance condamnée par l’épuisement des sujets représentant les habituelles « vaches à lait » et du potentiel de lecteurs. Plus prosaïquement, se posent aussi des questions de succession pour les groupes dont les fondateurs et dirigeants ont déjà bien plus de quarante ans de carrière derrière eux. L’avenir dira si cela sera l’occasion de phénomènes de rationalisation de l’offre ou de son renouveau avec de nouvelles impulsions…

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