La mort rouge, les mémoires de guerre d’un sniper de Staline (Overlord Press, 2020)

Lioudmila PAVLITCHENKO s’engage dans l’Armée Rouge dès l’invasion de l’URSS par le III. Reich et ses alliés. Ayant déjà eu l’occasion de tirer, elle parvient à devenir et à se faire reconnaître sniper dans la 57ème Division de Fusiliers soviétique. Elle participe aux combats d’Odessa et de Sébastopol dont elle échappe, évacuée blessée avant sa chute aux mains de la 11. Armee. Elle entame ensuite une tournée aux Etats-Unis où elle côtoie le couple ROOSEVELT puis en Grande-Bretagne où elle fréquente les CHURCHILL. Ecrit naturellement, librement, simplement dans un ton vivant et abordant une multitude de sujets, ses mémoires se révèlent bien autre chose qu’un simple ouvrage de propagande. Indispensable à lire et cette traduction française est une excellente initiative d’Overlord Press à qui l’on doit également les mémoires d’Otto CARIUS.

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Premier intérêt du livre, il décrit le quotidien des snipers, leur entraînement, leurs actions et la vie entre combats et arrière-front. Leur rayon d’action n’est pas uniquement la chasse à l’affût. Dans les tranchées, ils occupent aussi la ligne de défense principale et font le coup de feu comme les autres fusiliers… sauf qu’ils visent des cibles bien identifiées avec une intelligence guerrière toute particulière. Viser la tête des officiers peut sembler évident. Le ventre des soldats en seconde ligne pour désorganiser l’assaut ennemi témoigne d’une science du combat bien aiguisée. Pourtant, la « sniper de Staline » ne manifeste pas de signe de violence gratuite. Il y a une espèce d’humanité quand elle parle de ses victimes et des papiers personnels qu’elle trouve dans leurs affaires. La guerre, c’est la guerre et l’ennemi doit être abattu sans état d’âme d’autant plus qu’il n’est pas tendre avec son pays. Mais celui-ci n’en reste pas moins un être humain. Étonnamment, Lioudmila PAVLITCHENKO semble avoir une certaine admiration pour les Allemands et leur sens de la discipline. Ses sentiments vis-à-vis des Roumains en général sont par contre bien opposés et exprimés sans faux semblants. Une liberté de jugement qui étonne alors que la Roumanie est membre du Pacte de Varsovie et à ce titre un pays frère lors de la rédaction des mémoires…

Ces mémoires sont également un témoignage de premier plan sur les batailles d’Odessa et de Sébastopol vues du côté soviétique. Les scènes de repos à l’arrière du front sont aussi passionnantes que celles des combat proprement dits. Même si l’auteur replace remarquablement bien les événements dans leur contexte, une petite synthèse de ces combats en annexe aurait été bienvenue, surtout pour les lecteurs qui ne maîtrisent pas dans le détail ces batailles au sud du la Grande Guerre patriotique. Intéressant aussi la description de l’annonce de l’invasion allemande et la réaction de la population.

Enfin, c’est un livre rempli de féminité, au sens noble du terme. Lioudmila PAVLITCHENKO doit pourtant faire sa place dans un univers très masculin. Plus que ses collègues masculins, elle doit faire encore plus pour être reconnue. A le lecture de ses mots, une certaine frustration s’en ressent, mais jamais de haine. Le lecteur perçoit qu’elle a dû louvoyer dans cet univers très particulier qu’est celui des hommes en guerre et défendre son intégrité. L’épisode des avances du milliardaire américain est particulièrement cocasse. Son mariage avec l’un de ses officiers et leur étonnante vie commune au front paraît presqu’irréelle. La tolérance ainsi accordée par ses supérieurs est étonnante. Son second mariage est aussi l’histoire de son grand amour, qui conclut avec beaucoup d’émotion également les dernières lignes de son livre.

Rédigé au temps de l’URSS, le livre contient aussi quelques critiques acerbes sur certains responsables militaires et commissaires politiques de l’époque. Mais c’est aussi une grande leçon de management pour les civils et de commandements pour les militaires. La réunion des snipers de Sébastopol ressemble à s’y méprendre à un séminaire de cohésion et de partage des expériences pour des cadres dans une grande entreprise. Et une leçon de politique pour les responsables (et leurs conjoints) en charge de la destinée d’un pays. Emplie de préjugés issus de l’éducation bolchevique et de la propagande soviétique, notre héroïne découvre les épouses des ROOSEVELT et de CHURCHILL issues toutes les deux d’un milieu très favorisé. On se pince à lecture des passages où Eleanor ROOSEVELT conduit toute seule sa voiture ou fait de la couture pour ajuster rudimentairement une tenue pour sa nouvelle amie.

Même les journalistes ont un intérêt à lire le livre, ne serait-ce que pour comprendre l’énormité de certaines de leurs questions et le profond décalage qui existe entre leur univers et celui des personnes interrogées. Il n’est jamais facile de se mettre à la place des autres, même quand le métier le demande pourtant…

Savoureux est également le récit de l’échange avec Joseph STALINE au retour des Etats-Unis. La peur du NKVD qui vient la chercher n’est pourtant pas occultée – sa mère en casse un verre de tremblement. Mais le dictateur soviétique peut presque paraître sympathique à la lecture de la conversation relatée.

Au total, ce sont deux cent cinquante pages qui se dévorent du début à la fin. Une douzaine de clichés personnels et des profils couleurs Mosin-Nagant L1891/30 avec optique, PPSh-41 et SVT-40 avec optique sont inclus dans un encart photos. Là aussi, une petite annexe sur le développement des snipers à cette époque aurait été bienvenue… pour ceux qui ne possèdent pas Ligne de Front hors-série n°21. Pour comprendre l’évolution que provoque l’action des snipers soviétique chez les Allemands et dont il est fait mention dans le livre, il faut se reporter à Ligne de Front n°77. Deux numéros à garder à portée de main pour lire ces mémoires.

Sommaire :

  • Les murs de l’usine
  • Si la guerre arrive demain…
  • Du Prout au Dniestr
  • L’horizon s’embrase
  • La bataille de Tatarka
  • Au-delà de la mer
  • Sébastopol, la légendaire
  • A travers la forêt
  • Le second assaut
  • Duel
  • Sur la colline Sans-Nom
  • Le printemps 1942
  • Un mot du chef de l’armée
  • Les étoiles de Moscou
  • En mission à Washington
  • Mon cher et tendre
  • L’île au milieu de l’océan
  • « Le camarade Staline a ordonnée… »
  • A l’écart

Liens externes :

2 réflexions sur « La mort rouge, les mémoires de guerre d’un sniper de Staline (Overlord Press, 2020) »

  1. […] Sur la Seconde Guerre mondiale, quelques articles sont également fort intéressants. Celui faisant la une de couverture au sujet des snipers britanniques permet de découvrir équipements et techniques de combat d’une spécialité arrivée assez sur le tard au sein de l’armée de Sa Gracieuse Majesté, notamment au contact des Allemands en Normandie, eux-mêmes inspirés par leurs expériences face à l’Armée Rouge (voir La mort rouge, les mémoires de guerre d’un sniper de Staline). […]

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