Les soldats de 1940, une génération sacrifiée (CNRS Editions, 2020)

L’Histoire de l’historiographie est une science passionnante. Malheureusement trop peu exploitée. Rares sont les livres et les magazines qui abordent le sujet. Il y a bien quelques chroniques dans 2e Guerre Mondiale, mais c’est à peu près tout. Alors, quand le sujet concerne en plus les soldats de 1940, il ne peut qu’aiguiser la curiosité ! Le livre tient toutes ses promesses et se montre pour cette période si sensible en France à la hauteur du magnifique ouvrage de Claude NICOLET sur la Fabrique d’une nation, la France entre Rome et les Germains.

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L’auteur choisit de suivre, non pas tellement le parcours des combattants de 1940, mais celui des prisonniers de 1940. Ce sont les mêmes pourrait-on dire, mais l’approche n’est pas tout à fait identique. En axant volontairement sur les prisonniers et leur représentation dans les années qui suivent leur capture, Rémi DALISSON parvient à s’extraire rapidement de la question des combats pour se focaliser sur ces hommes une fois la défaite consommée. Ce fut une légère frustration au début, mais cet a priori est finalement très largement profitable aux propos du texte.

Quelque part, la représentation de ces prisonniers illustre aussi ce qu’est l’Histoire de 1940 de 1940 à 2020. Force est de constater que trois clans tirent chacun dans un sens qui les arrange pour assurer leur crédibilité a posteriori des événements. Les prisonniers sont en quelque sorte une seconde fois prisonniers de leurs propres compatriotes avec, pour reprendre les mots de l’auteur, un « hold-up mémoriel ». Sur ce plan-là, vichystes, gaullistes et communistes cherchent avant tout à consolider leur image et leur stature.

Ces plus de deux cent pages illustrent à merveille le second drame français après celui de mai/juin 1940 et la réconciliation impossible. Pétain et son régime qui utilisent les prisonniers pour justifier la collaboration avec le III. Reich au-delà de la simple cessation des combats propre à l’Armistice. Le communistes qui cherchent à tout prix à faire oublier le pacte germano-soviétique, la réelle duplicité de l’URSS avec le régime nazi jusqu’à l’opération Barbarossa, les messages et certaines attitudes pour le moins assez peu patriotiques de 1939/1940 pour ne pas dire autre chose. Et enfin les gaullistes qui cherchent à minimiser l’isolement de leur chef au début du conflit en raison de son caractère et surtout à minimiser, voire à réfuter, toute autre action de résistance qui n’aurait pas été prise son initiative.

L’auteur renvoie donc dos-à-dos ces trois factions qui par leurs postures successives empêchent de poser un regard serein sur 1940 et continuent de peser sur la politique française au début du XIXème siècle.

De façon limpide, l’auteur décrit les évolutions des interprétations au fil des époques en analysant les cérémonies, les monuments, les discours, les livres, les ouvrages scolaires, les films et documentaires TV. Très instructif. Si Roger BRUGE et Henri AMOUROUX sont cités, il manque cependant l’évocation des travaux de François VAUVILLIER et de GBM, Pascal DANJOU, Erik BARBANSON, Stéphane BONNAUD, etc. Peut-être sont-ils moins grand public.

La narration des retours d’Allemagne est également poignante. Elle rappelle également qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce sont des millions d’hommes qui errent sur le sol du III. Reich dans des conditions dantesques : prisonniers de guerre, mais aussi déportés, travailleurs forcés, malgré-nous, etc. Tous rentrent au même moment mais avec des expériences et des attentes totalement différentes. Cette période 1945/1950 est aussi la grande oubliée de l’Histoire, occultée par l’intérêt porté essentiellement aux combats et à la naissance de la Guerre froide.C’est pourtant bien de cette époque que naissent nombre de représentations qui influencent la seconde moitié du siècle.

Communistes, gaullistes et finalement la majeure partie de la population a intérêt à valoriser exclusivement les résistants et les déportés pour jeter un voile pudique sur les compromissions avec l’occupant. La question des prisonniers de 1940 rejoint également la place dans la mémoire et le roman national des conflits de décolonisation (Indochine, Algérie). Un sujet lui aussi non proprement digéré et continuant de creuser de profondes fractures.

Très intéressante est la comparaison avec quelques autres pays européens, notamment la Belgique. Il faut dire que la France tient une place quelque peu unique dans la Seconde Guerre mondiale, liée à son histoire politique, à l’héritage de 1918, à ses façons de survivre à la défaite puis de se reconstruire à la Libération. Il n’y a pas de rupture avec un avant et u après 1945 comme c’est le cas avec l’Allemagne. Il n’y a pas de mise entre parenthèses comme les pays qui sont pleinement sous administration allemande. Bref, en France, tout est lié sans pour autant être uniforme.

Une lecture vivifiante, très éclairante sur les influences politiques des interprétations historiques. C’est au détour une confirmation que le débat est loin d’être nouveau ! Un livre qui dérange aussi car il fait apparaître crûment les manipulations des uns et des autres. Quatre-vingts ans après les faits, il est vraiment plus que temps de poser un regard dépassionné, dépolitisé sur cette période et son héritage qui forment un tout. Les querelles sur l’héritage des uns et des autres pendant la guerre ne vaut pas mieux que les errements qui entraînent la défaite de 1940. Restent alors les héros et les victimes du conflit à honorer (la liste est longue), sans exception.

GBM

Sommaire :

  • Introduction
  • Première partie : les soldats de la défaite, du vain sacrifice à l’instrumentalisation, les fondements du malentendu mémoriel (1939-1944)
    • Du balcon en forêt à la défaite : contresens, faillites, amertumes
    • Des « victimes-héros » providentiels : entre malentendu vichyste et réalité
    • Les retours : au village sans prétention, la mauvaise réputation
  • Seconde partie : la mémoire entravée, une génération entre dépossession, imaginaire national et relectures (1945 à nos jours)
    • Les oubliés d’une représentation collective : une mémoire qui flanche ?
    • La fabrique d’une représentation pendant les Trente Glorieuses
    • Dire, comprendre et penser « le syndrome de 1940 »
  • Conclusion
  • Annexes

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