Interview Dominique LORMIER

A l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de mai-juin 1940 et de la parution de ses deux derniers ouvrages (Les vérités cachées de la défaite de 1940 et Mai-juin 1940 : les causes de la défaite), Dominique LORMIER répond à quelques questions sur le sujet et ses recherches. Merci à lui !

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Depuis plusieurs années, vous vous investissez dans la défense de l’honneur de soldats français de 1940. D’où vient cette volonté ?

Depuis l’enfance je suis passionné par les deux guerres mondiales. Concernant la SGM, mon grand-père, Lucien Lormier, a participé à la campagne de mai-juin 1940 dans l’armée de l’air. Mon grand oncle, le commandant Prosper Albert Dorison, était aviateur dans les forces aériennes françaises libres. Venant d’une famille du nord-est de la France, j’ai vécu dans un environnement familial marqué par la guerre. Je suis de plus très sensible à l’injustice historique, notamment celle qui frappe le soldat français de 1940. Depuis plus de 30 ans, travaillant sur ce sujet à travers plusieurs livres, j’ai découvert que le combattant français n’avait pas démérité en mai-juin 1940.

Au fil de vos recherches, qu’avez-vous découvert et qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?

Les généraux et les soldats allemands, ainsi que les archives militaires allemandes témoignent d’une résistance acharnée de l’armée française en mai-juin 1940. Il est important d’avoir un regard panoramique sur cette période pour comprendre la réalité de ces 45 jours de combats. De nombreux combats méconnus témoignent de la bravoure des soldats français en mai-juin 1940.

Des causes aux vérités cachées, quels sont les principaux apports des deux ouvrages que vous publiez en 2020 ?

Mai-juin 1940, les causes de la défaite (éditions Alisio), est un ouvrage qui porte principalement sur la période de l’entre-deux-guerres, en analysant et dévoilant les causes lointaines de la défaite. C’est une introduction nécessaire au second ouvrage, Les vérités cachées de la défaite de 1940 (éditions Le Rocher), qui balaye les clichés et les mythes du déroulement de la campagne militaire proprement dite, avec également une partie consacrée à l’exode des populations civiles, aux conditions de l’armistice et à la possibilité de poursuivre la guerre en Afrique du Nord. J’apporte notamment la preuve que le sacrifice de l’armée française a joué un rôle déterminant dans le succès du rembarquement de 400 000 des 450 000 soldats britanniques présents en France, permettant ainsi de sanctuariser la Grande-Bretagne, sans oublier les importantes pertes de la Luftwaffe contre l’aviation et la DCA françaises. Les généraux allemands Guderian et Halder, Winston Churchill, l’historien américain Walter Lord estiment que Dunkerque représente un des tournants de la SGM. Sans Dunkerque, il n’y aurait pas eu Stalingrad et le 6 juin 1944. La Grande-Bretagne contrainte de signer un armistice, après la perte de toute son armée professionnelle sur le sol français, aurait offert à Hitler la possibilité de concentrer toutes ses forces contre l’armée soviétique. C’est la guerre sur deux fronts qui a causé la perte de Hitler. Tout cela a été possible grâce au sacrifice de l’armée française en mai-juin 1940.

Comment expliquez-vous que l’image d’une armée passive, voire lâche, s’est vite imposée dans l’esprit populaire malgré les héros qui étaient encore là pour témoigner ?

Après la guerre, les politiques et les médias ont mis en avant l’épopée de la Résistance, de la France libre et de l’armée de la Libération, afin de faire oublier la défaite de 1940 et la collaboration. Après 1968, on s’est focalisé sur la collaboration, passant ainsi d’un extrême à l’autre. Quand à la défaite de 1940, on a surtout retenu les 1,5 million à 2 millions de prisonniers français, en oubliant de mentionner que 80 % ont été capturés entre le 18 et le 25 juin 1940, suite à l’annonce radiophonique calamiteuse du maréchal Pétain, appelant à la cessation des combats, alors qu’ils vont se poursuivre durant encore plus d’une semaine. L’exode des civils a également fixé l’attention. Les pertes militaires ont été minorées et les combats ignorés. La filmographie de comiques troupiers comme la 7e compagnie a joué un rôle néfaste sur la réalité des faits dans la mémoire collective. Je pourrais multiplier les exemples à ce sujet, sans oublier l’historiographie et le cinéma anglo-américain souvent francophobes. Le regard historique sur mai-juin 1940 a souvent été réductionniste, avec son long cortège de clichés. On ignore que l’armée allemande a eu 30 à 50 % de ses chars hors de combat (détruits ou endommagés) et environ 50 % de son aviation principalement contre l’armée française en mai-juin 1940, avec en plus environ 180 000 soldats allemands tués, blessés ou disparus.

Les Britanniques honorent tous ceux qui ont participé à l’évacuation de Dunkerque. Un rembarquement dans l’urgence et sous les bombes tout en abandonnant tout le matériel est perçu là-bas en quelques sortes comme une victoire ? Comment expliquez cette différence d’état d’esprit entre les deux côtés de la Manche ?

En sauvant 400 000 des 450 000 britanniques de la capture, dont 230 000 à Dunkerque, la Grande-Bretagne peut sanctuariser son territoire et poursuivre le combat, avec en plus une Luftwaffe ayant perdu environ 50 % de son aviation : tout cela grâce au sacrifice des forces françaises. Mais le cinéma et l’historiographie britanniques retiennent uniquement la bravoure de leurs soldats, de leur aviation et de leur marine, passant sous silence l’apport essentiel de la France pour des raisons politiques, marquées par le chauvinisme réducteur et la francophobie. En France, on tombe facilement dans le dénigrement systématique du soldat français de 1940, en voyant en Dunkerque une défaite alors que c’est tout le contraire : le masochisme national fonctionne parfaitement depuis de nombreuses années.

Si la défaite française est incomprise, peut-on penser également que la victoire allemande l’est également ?

Mai-juin 1940 est en réalité une victoire tactique militaire indéniable pour Hitler, mais également une défaite stratégique sur le long terme pour lui. Il parvient à vaincre temporairement la France mais pas la Grande-Bretagne, condamnant ainsi son pays à la guerre sur deux fronts, qui lui sera fatale, tout comme elle l’a été pour Napoléon. Il faut toujours avoir en histoire un regard panoramique et stratégique pour comprendre l’ensemble des causes et des effets, tenir compte de l’interdépendance des événements. En apparence le triomphe semble total pour Hitler en 1940, mais en apparence seulement. Il faut toujours se méfier des apparences.

Des progrès importants aboutissent depuis quelques décennies à un regard différent des événements de 1940. Pourtant, ce sont toujours peu ou prou les mêmes symboles qui reviennent, sans être toujours justifiés. Beaucoup d’unités et d’actions restent dans l’ombre. Quelles initiatives permettraient une meilleure appropriation de ces sujets par les historiens professionnels et les passionnés ?

Il faut poursuivre la publication de livres et d’articles balayant les clichés de 1940, produire des documentaire et des films allant dans le même sens, multiplier les manifestations historiques mettant en avant la bravoure de notre armée en 1940, faire de même sur internet avec des blogs de qualité comme le vôtre, etc… La persévérance  finit toujours par triompher de l’ignorance et de la bêtise.

Malgré le contexte de crise sanitaire, quel impact positif espérez-vous des commémorations du 80e anniversaire de 1940 ?

J’espère que ces commémorations balayeront de nouveau les clichés réducteurs de mai-juin 1940, mettront en avant la bravoure des soldats français durant cette période, avec un regard panoramique et stratégique, mettant en lumière qu’en fait Hitler perd la guerre dès 1940, en ne parvenant pas à sécuriser son front ouest, du fait de la poursuite de la guerre de la Grande-Bretagne, grâce au sacrifice de l’armée française, et de sa folie d’attaquer la Russie soviétique en 1941.

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