Historiographie de la Seconde Guerre mondiale : tour d’horizon en 2020

3945kmEn dépit des années qui passent, la Seconde Guerre mondiale continue à être l’un des sujets historiques de prédilection des éditeurs et des lecteurs. L’engouement n’est certes plus celui qui régnait jusque dans les années 1980 avec des scores d’édition imbattables. La faute à la fois aux nouvelles technologies (internet) et à une distanciation des nouvelles générations sans pour autant que les conflits de l’après Guerre froide aient repris totalement le flambeau.

Paradoxalement, la qualité des productions littéraires s’est considérablement accrue. L’époque des études basées sur les témoignages des vétérans, individuels ou organisés comme ceux recueillis par l’Armée américaine auprès des officiers allemands immédiatement après la guerre, est quelque peu passée. Cela n’empêche par la réédition d’ouvrage autobiographiques indispensables chez Perrin par exemple et le lancement d’Overlord Press dédié au sujet (voir Tigres dans la boue). Une école plus objective s’est mise en place avec un accès facilité aux archives grâce là aussi aux nouvelles technologies mais aussi à l’ouverture progressive de celles de l’ancienne URSS, avec David GLANTZ comme précurseur. D’un point de vue iconographie, la mise en vente de dizaines de milliers de clichés issus des archives familiales allemandes a permis de renouveler le stock de photos publiées. Les outils numériques ont permis la multiplication des profils couleurs et des plans filaires, est maintenant des illustrations en 3D. Bref, la qualité des productions n’a jamais été aussi bonne !

Segmentation de l’offre

L’importance de l’offre magazine est une particularité de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale. Les ancêtres sont les anciennes revues plutôt encyclopédiques (Encyclopédie des armes, Troupes d’élite), Connaissance de l’Histoire Hachette. 39/45 Magazine a représenté à son époque une rupture dans le concept éditorial, repris ensuite par plusieurs autres publications comme Hommes de guerre animée par Jean MABIRE. Le militaria a pris son envol dans les années 1980 avec des titres toujours bien présents comme Militaria et Uniformes, concept élargi à l’Histoire vivante. La tentative des Editions Caraktère de s’introduire sur ce marché avec Tenue de campagne a été un échec. La notion encyclopédique ne semble plus correspondre au lectorat actuel qui bénéficie d’une offre internet gratuite (pas toujours fiable cependant) comme en témoigne également l’échec de Histoires de la Seconde Guerre mondiale lancé pourtant à l’occasion du 70ème anniversaire de 1939.

Actuellement, le marché peut se segmenter ainsi :

Côté livres, les albums sont plutôt le fait des éditeurs spécialisés comme Heimdal, Histoire & Collections, Lela Presse. Ouest-France et Orep proposent également de jolis ouvrages de vulgarisation très bien conçus (cf. Creully, juin 44, un secret si bien gardé,  A l’assaut de la HagueLa bataille de Caen, Utah Beach, mardi 6 juin 1944, Dictionnaire du Débarquement, Alarm ! Les Allemands face au débarquement des Alliés, L’armée d’Hitler, etc.).

Perrin et Tallandier proposent un catalogue fourni et actualisé avec des titres récents de qualité (Infographie de la Seconde Guerre mondiale,  Von Rundstedt, le maréchal oublié,  Koursk, 1943, La guerre du désert, 1940-1943, Être soldat de HitlerPatton, la chevauchée héroïque, Invasion ! Le Débarquement vécu par les Allemands,  Afrikakorps, l’armée de Rommel, etc.). Il faut également bien compter sur les Editions Economica avec une tentative de s’extraire des formats habituels avec 1940, la Wehrmacht de Fall Gelb qui ne demande qu’à être renouvelée.

Quelques éditeurs indépendants proposent aussi de très intéressants ouvrages. C’est le cas récemment ainsi des Presses Universitaires de Rennes avec La guerre inéluctable, les chefs militaires français et la politique étrangère, 1935-1939, d’Arès avec Hackenberg, le géant de la Ligne Maginot ou Klopp avec le sublime Ligne Mareth.

Chez les anglo-saxons, Helion, Osprey, Pen & Sword, Stackpole, Kansas University Press, Casemate sont des acteurs incontournables dont le concept éditorial n’existe pas réellement en France. Espérons que les efforts des Editions Caraktère qui tentent d’aller dans ce sens perdurent, le format semblant se figer progressivement avec après les premiers essais des collections Trucks & Tanks, Archives de guerre et Panzer Battle Guide.

Explosion des coûts… et des prix

Les éditeurs sont confrontés cependant à une équation économique complexe. A un nombre de lecteurs potentiels limité s’ajoute une explosion des coûts de fabrication et de diffusion. Cette contrainte entraine de revoir les rythmes de parution (cf. 39/45 Magazine redevient bimensuel… Risques et opportunités pour la presse spécialisée) et/ou d’augmenter les prix (comme chez les Editions Caraktère début 2020), réduisant d’autant le nombre de lecteurs, ou leur possibilité d’acheter plusieurs supports de lecture. Car si la base de clients se réduit, l’offre reste toujours relativement abondante, voire redondante.

Les vingt dernières années ont vu éclore ainsi les Editions Caraktère et leur formidable panoplie de revues (Batailles & Blindés, Trucks & Tanks, Ligne de Front, LOS !, la reprise d’Aérojournal) malgré quelques échecs, certains n’ont pas survécu comme Conflits & Stratégie avec son magazine Champs de Bataille et ses dérivés Champs de bataille Seconde Guerre mondiale et Champs de bataille Soldats, Armements & Unités. Tour à tour, Heimdal et Histoire & Collections ont failli boire définitivement le bouillon. Les excellents Tank Zone et Tank & Military Vehicles n’ont ainsi pas survécu très longtemps. Histoire de Guerre n’a pas su réellement s’imposer, même si de nombreux auteurs ont pu se lancer grâce à lui. Les hors-série Militaria se sont également arrêtés. Tous ces événements montrent que le modèle économique n’est pas si facile à trouver même si beaucoup ont la tentation de s’y lancer.

L’iconographie a également un coût. Les clichés officiels ne sont pas toujours facilement accessibles et gratuits. Les archives américaines sont les plus utilisées car disponibles en ligne et sans frais. Mais les photos reviennent vite. L’autre solution consiste à acquérir soi-même des photos. Ainsi, les Editions Caraktère ont su se constituer un catalogue impressionnant de clichés. Mais là aussi, toutes les photos privées n’ont pas forcément toutes un intérêt ou une qualité nécessaire pour une publication grand public. Une autre alternative consiste à puiser dans les banques d’images. Champs de Bataille, Axe & Alliés et 2e Guerre Mondiale ont choisi cette approche. Pour attirer les passionnés, il faut alors capitaliser sur les textes et leur originalité. D’où le danger de reprendre des textes déjà parus et qui ont parfois bien vieilli compte tenu des avancées historiographiques…

Enfin, la presse magazine est largement dépendante de son réseau de distribution qui est pour le moins coûteux et défaillant, mettant ainsi en péril toute une filière professionnelle. C’est le scandale de Presstalis (ex-NMPP) qui fait porter à tout le secteur son incapacité à se réformer, à entrer dans la modernité et à sortir de la mainmise syndicale.

Offre pléthorique

La production littéraire sur les trente dernières années est colossale. Et faire du neuf est parfois compliqué sachant que pour des raisons économiques, les éditeurs de magazines spécialisés ont recours très régulièrement à la réutilisation d’anciens articles. 2e Guerre Mondiale puise dans Champs de Bataille Seconde Guerre mondiale, les Editions Caraktère reprennent largement les illustrations et parfois des articles d’une revue à une autre, les Editions Heimdal ont très souvent recours à la reprise partielle d’anciens textes, d’anciennes cartes tandis que les Editions Ysec n’hésitent pas non plus à republier des textes d’Yves BUFFETAUT parus chez d’autres éditeurs trente ans après (cf. Moscou 1941)… Les fidèles anciens peuvent avoir l’impression d’être un peu pris des pigeons.

Un lectorat désormais limité et en déclin

Les lecteurs ne sont pas non plus exempts de défauts. Les centres d’intérêt restent souvent concentrés sur les mêmes sujets. De très bons articles ou d’excellents travaux historiques ne trouvent pas preneurs car ils ne correspondent pas aux centres d’intérêt des passionnés. Le conflit est pourtant plus que vaste et de nombreux domaines restent encore inexplorés ou mériteraient d’être revisités. Le positionnement généraliste de la Seconde Guerre mondiale n’est donc pas une garantie de succès à vie ! En témoigne les changements réguliers de la ligne éditoriale de Batailles au cours de son existence.

Des niches à succès, mais limitées

A côté des publications généralistes tirées par des éditeurs bien installés existent encore quelques auteurs qui s’auto-éditent. C’est le cas d’Alain CHAZETTE avec Histoire & Fortifications ou de Didier LODIEU avec les Editions de la poche de Falaise-Chambois (cf. ses derniers livres De la « Hitlerjugend » à la Marine Française, Le sacrifice des Fallschirmjäger, tome 1, du 26 juillet au 5 août 1944, Le sacrifice des Fallschirmjäger, tome 2, du 6 au 31 août 1944. Panzer Voran n’est plus.

A suivre, Stephan CAZENAVE et Maranes Editions. Après avoir assuré son indépendance avec ses ouvrage hyper spécialisés sur les divisions blindées de la Waffen-SS en Normandie, la ligne éditoriale poursuit son ouverture éditoriale après un extraordinaire livre sur Robert Thomas et le Mur de l’Atlantique avec la parution attendue d’un ouvrage sur la bataille de Fontenay et Rauray abordée sous l’angle britannique (ce sera l’occasion de comparer avec les 39/45 Magazine hors-série Normandie 1944 n°15 et n°16. Ancien des Editions Heimdal et à l’origine du concept de Normandie 1944 Magazine, il annonce également un nouveau périodique sur le sujet… Espérons que cette lutte fratricide permette d’attirer de nouveaux lecteurs et pas de se partager une clientèle qui a ses limites.

Certes, la logique de niche représente une alternative crédible comme le montrent Normandie 1944 Magazine et GBM qui se concentre sur l’armée française de 1914 à 1940. Mais sur la durée, la difficulté est de se régénérer dans un champ éditorial par nature restreint.

Innovations…

Les techniques d’impression numériques ont démocratisé les illustrations couleurs, les profils en pagaille ainsi que les plans. La 3D apporte une vraie valeur-ajoutée, notamment dans le domaine naval comme le démontre LOS !  Mais l’espace reste limité, la forme de remplace pas totalement le contenu. Naval Monographies n’a ainsi pas duré longtemps, la place venait juste d’être prise. L’ultra numérique a également ses limites (le pire côtoie parfois le meilleur), et les peintures à l’ancienne possèdent une profondeur incomparable.

Dernière innovation en date, le format mi-livre, mi-magazine. Habitué des magazines francophones depuis quelques années, Hugues WENKIN a su trouver à la fois un marché de niche et un format inédit, le Mook 1944. La bataille des Ardennes, les combats en Belgique et en Hollande méritent d’avoir leur support dédié compte tenu de l’ampleur des domaines qui restent à explorer au-delà des combats habituellement traités et qui reviennent trop souvent. Des livres comme Autumn Gale, Kampfgruppe Walther et Duel in the Mist 3 témoignent ainsi de ce qui reste à découvrir. Le format est moderne, très agréable à lire et à regarder.

Alternatives pour le futur

L’extension des lecteurs potentiels se heurte également aux barrières linguistiques. L’école francophone a clairement un savoir-faire particulier, unique même au regard des magazines anglo-saxons ou allemands. Mais les succès à l’export restent peu nombreux. Georges BERNAGE et Yves BUFFETAUT voient quelques uns de leurs livres traduits et édités, mais cela reste relativement limité. Plus que le monde anglo-saxon, l’Europe centrale peut se révéler un débouché intéressant, à condition de traduire les textes et de pouvoir les diffuser avec un circuit économiquement rentable. Il faudrait donc innover en termes de support ou d’échanges éditoriaux.

En dehors des domaines particuliers que représentent l’aviation et la marine qui possèdent déjà une longueur d’avance sur l’ampleur chronologique du champs éditorial et les échanges entre pays, la principale alternative consisterait pour les domaines plus généralistes à alimenter en parallèle une logique de niche (GBM, Normandie 1944 Magazine, Mook 1944, Histoire & Fortifications, Editions de la Poche de Falaise-Chambois, Maranes Editions) et élargir le champ éditorial de 1914 à 1989. En effet, le recul du temps permet de voir une similitude en termes de nature de conflit et de matériels sur cette période dont les grandes phases sont liées (Première Guerre mondiale, Entre-Deux-Guerres, Seconde Guerre mondiale et Guerre Froide comprenant les conflits périphériques de la décolonisation, en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud). Cela permettrait de dupliquer l’expertise éditoriale acquise sur la Seconde Guerre mondiale à ces autres conflits alors que les sources et l’iconographie sont très similaires. Pourtant, le traitement éditorial est aujourd’hui très différent.

Il y a donc du pain sur la planche sachant que la crise sanitaire risque d’écrémer le secteur… Pour les passionnés et les curieux, une double exigence. D’un côté pour les éditeurs, proposer des contenus de qualité avec des formes innovantes mais pas superficielles. Aux lecteurs d’accepter de se laisser entraîner vers des chemins nouveaux et d’accepter de voir autre chose que les batailles et unités habituelles. Sous réserve de savoir quoi chercher et où trouver, en donnant une seconde vie aux livres et magazines d’occasion, on peut faire coup double : un geste pour l’environnement et inciter les éditeurs ainsi que les auteurs à proposer de vraiment nouveau et original. Pour le plaisir de tous !


www.3945km.com – Des origines aux conséquences de la Seconde Guerre mondiale, un siècle d’histoire militaire planétaire !

 

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1 réflexion sur « Historiographie de la Seconde Guerre mondiale : tour d’horizon en 2020 »

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